Faudra-t-il choisir entre croissance et climat?

Certains pensent qu’on se berce d’une dangereuse illusion en croyant que l’on peut aspirer à la poursuite de la croissance économique, qui empoisonne la planète par la production de déchets notamment.
Photo: Juni Kriswanto Agence France-Presse Certains pensent qu’on se berce d’une dangereuse illusion en croyant que l’on peut aspirer à la poursuite de la croissance économique, qui empoisonne la planète par la production de déchets notamment.

L’humanité est-elle condamnée à choisir entre la croissance économique et la lutte contre les changements climatiques ? Probablement. Du moins en partie. Et pendant un certain temps.

Les deux visions se retrouvent quant à l’urgence d’accélérer le travail sur le plan climatique, mais diffèrent complètement quant aux conséquences de cette entreprise.

D’un côté, il y a ceux qui pensent qu’on se berce d’une dangereuse illusion en croyant que l’on peut aspirer à la poursuite de la croissance économique quand c’est justement cette croissance qui empoisonne la planète. Ils ne comprennent pas qu’on ne comprenne pas que l’augmentation de la production ne peut qu’avoir une fin sur une planète, dont les ressources naturelles et la capacité d’encaisser des coups ne sont pas infinies. Prenant acte du péril environnemental et existentiel grandissant, ils en déduisent qu’il faut sauter de ce train fou et entrer dans une nouvelle logique de décroissance.

De l’autre côté, il y a ceux qui ne voient pas comment on convaincra les nations, surtout les plus pauvres, d’arrêter l’amélioration de leurs conditions matérielles. Confortés, depuis Thomas Malthus, par au moins trois siècles de prédictions erronées sur la fin de la croissance, ils pensent notamment qu’avec les bonnes règles et les bons signaux économiques, comme la tarification du carbone, l’économie capitaliste saura s’adapter et inventer de nouvelles façons de continuer à créer plus de richesse, mais cette fois sans détruire la planète.

Découplage partiel

Il est vrai qu’avec la croissance et la dématérialisation de l’économie rendues possibles par les innovations technologiques, le secteur des biens cède de plus en plus de place à celui, beaucoup moins taxant pour la planète, des services, observait en septembre le centre de recherche européen Bruegel dans une analyse de ces questions. Signe de ce découplage croissant entre l’activité économique et la pollution, la quantité totale de CO2 émis en proportion de la taille de l’économie mondiale a diminué en moyenne de 1,8 % par année de 1995 à 2018, et même de 2,1 % lors de la seconde moitié de cette période.

Le problème, disent les experts du Bruegel, est qu’il faudrait que ce découplage soit au moins quatre fois plus rapide (8,7 %) pour que la croissance économique par habitant reste la même et que le monde atteigne la carboneutralité en 2050 comme on le souhaite.

Ceux qui croient en une croissance verte feront valoir que la lutte contre les changements climatiques ne faisait que commencer lorsque ces mesures ont été prises, que les pays européens en étaient déjà, à ce moment, à un taux annuel de réduction de 3,7 % et que, depuis, le prix des énergies vertes a fondu, au point d’être inférieur à celui des carburants fossiles.

Les chercheurs du Bruegel font toutefois remarquer qu’il ne sera pas suffisant d’augmenter de façon massive les investissements dans les infrastructures vertes (de 2000 à 5000 milliards $US par année) pour réconcilier croissance économique et lutte contre les changements climatiques. Encore faudra-t-il savoir à quoi consacrer cet argent, les technologies existantes aujourd’hui permettant d’atteindre 85 % des cibles de réduction de gaz à effet de serre qu’on s’est fixées pour 2030, mais cette proportion tombant à 54 % pour la période de 2031 à 2050.

Le prix de l’inaction

Un changement des préférences et des comportements pourrait aider à faire une partie du chemin. Il est non seulement possible, mais probable, que, « aidés » notamment par un prix du carbone beaucoup plus élevé, les ménages adoptent et même apprennent à apprécier d’autres formes de consommation, moins polluantes.

Le Bruegel voit cependant mal comment tout cela pourrait ne pas peser sur la croissance économique des prochaines années. Mais les catastrophes naturelles attribuables aux changements climatiques pèsent aussi sur l’économie, note-t-il, les dommages ayant coûté 210 milliards l’an dernier seulement.

Au Canada, les retombées économiques de la transition climatique seront beaucoup plus élevées dans des secteurs comme l’énergie, les mines et le transport, ainsi que dans des provinces comme l’Alberta et la Saskatchewan, observait l’Institut économique Deloitte dans une autre analyse, jeudi. Comptant eux aussi sur l’aide de technologies à venir en matière de captation du carbone et de production d’hydrogène vert ou encore de petits réacteurs nucléaires modulaires, ses auteurs estiment globalement que les coûts de transition s’élèveront à un maximum de près de 1 % du produit intérieur brut canadien vers 2037, avant de diminuer et de se transformer en gain net de 0,4 % d’ici 2070, ce qui équivaut à 30 milliards de plus par année « par rapport à un monde marqué par l’inaction climatique ».

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