Quand l’exode vers les banlieues redessine les dynamiques immobilières

Rabéa Kabbaj
Collaboration spéciale
En raison de la pandémie, les familles montréalaises  qui vivaient en appartement se sont orientées vers les banlieues, là où  il y avait des maisons encore disponibles à un prix accessible.
Guillaume Levasseur Le Devoir En raison de la pandémie, les familles montréalaises qui vivaient en appartement se sont orientées vers les banlieues, là où il y avait des maisons encore disponibles à un prix accessible.

Ce texte fait partie du cahier spécial Les grands bâtisseurs

Loin de tenir de la légende urbaine ou de ne concerner que des cas isolés et ponctuels, l’exode des Montréalais vers les banlieues, depuis le début de la pandémie, se précise. À l’heure où le télétravail a démultiplié les usages que l’on fait de son domicile, cette quête d’un chez-soi plus spacieux et plus polyvalent s’est accompagnée de hausses importantes des prix et a rebattu les cartes des dynamiques immobilières jusque dans des régions de la province plus éloignées.

C’est absolument corroboré par les chiffres du marché. On a connu une très forte croissance des ventes dans les zones périphériques à l’île de Montréal, tant en banlieue que dans les agglomérations [avoisinant] la région métropolitaine », indique Charles Brant, directeur du Service de l’analyse du marché de l’Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec (APCIQ).

Selon M. Brant, l’écart entre les prix des maisons à Montréal et ceux de la banlieue est ainsi en train de se rétrécir, cette dernière devenant progressivement plus dispendieuse. « On n’est pas encore rendus aux mêmes niveaux, mais quand même ! À Montréal, pour une maison unifamiliale, on est à 705 000 $. Pour ce qui est des statistiques de prix pour les régions périphériques, on s’approche des 500 000 $, selon les secteurs. C’est le cas, par exemple, sur la Rive-Sud et à Vaudreuil-Soulanges. C’est un bond important par rapport à 2018, puisque les prix — pour la Rive-Sud — étaient alors davantage situés autour des 320 000 $ pour l’unifamiliale », fait-il valoir.

Le secteur de l’unifamiliale a particulièrement été touché par cette accélération de la hausse des prix du fait de la COVID. « À cause de la pandémie, les familles qui vivaient en appartement se sont orientées vers la périphérie, là où il y avait des maisons disponibles à un prix encore accessible. Mais la hausse des prix a été tellement rapide que maintenant, même en périphérie, les prix sont extrêmement élevés et l’abordabilité est de moins en moins importante », résume M. Brant, en rappelant que les taux d’intérêt extrêmement bas que l’on connaît ont contribué à stimuler le marché.

Un effet domino

 

Au palmarès des grandes gagnantes de cet exode, on peut citer la Rive-Nord, qui a su capter une certaine partie de la demande. La Rive-Sud n’est pas en reste puisque des villes comme Boucherville et Saint-Bruno ont également été très prisées. « Le cas le plus spectaculaire, c’est Saint-Jean-sur-Richelieu, qui présente la particularité d’être un petit peu plus éloignée et de pourtant attirer beaucoup de monde, du fait de la qualité de vie qu’on peut y trouver », souligne l’expert de l’APCIQ.

Cet afflux d’acheteurs a modifié la donne de certains marchés immobiliers locaux. « Il y a eu comme un système de vases communicants qui a fait que l’arrivée, en banlieue ou dans des municipalités périphériques à la métropole, de ménages montréalais issus du secteur des services et bénéficiant de salaires relativement élevés a contribué à faire monter les prix. Les locaux n’ont alors pas eu d’autre choix, s’ils voulaient accéder à la propriété, que d’aller dans des lieux encore plus éloignés, comme les marchés du centre du Québec. […] Des villes comme Granby, Saint-Hyacinthe, Sorel, Joliette ou encore Saint-Jérôme ont connu un fort engouement avec la pandémie », analyse M. Brant.

La copropriété n’a pas dit son dernier mot

Observable au cours de la première année pandémique, cette tendance est néanmoins en train de s’étioler compte tenu de la flambée des prix et de l’épuisement progressif des stocks de maisons disponibles. Peu à peu, les acheteurs reviennent ainsi à la copropriété.

« C’est davantage ce qui prend le relais dans un contexte où il y a moins de craintes, du fait de la vaccination. Les gens ont plus de propensions à habiter en copropriété, et ce, même en banlieue, parce que c’est là où c’est moins cher. Encore qu’il y ait des poches sur l’île deMontréal qui peuvent malgré tout offrir des prix intéressants, particulièrement au centre-ville, où les conditions de marché sont moins serrées qu’ailleurs, vu que c’est celui qui a le plus souffert finalement de la crise sanitaire », remarque Charles Brant.

S’il est prématuré de prédire quels changements apportés par la pandémie de COVID-19 sont là pour de bon, chose certaine, celle-ci devrait laisser des traces. « La demande change, les besoins changent. Côté copropriétés, les gens sont de moins en moins enclins à acheter un appartement sans balcon ou sans terrasse. Les appartements de petite taille [qui en sont dépourvues] sont donc les premières perdantes de la crise. Les promoteurs vont devoir s’adapter à ce changement. Les gens veulent également moins de densité, et qu’elle s’opère différemment, avec des immeubles moins hauts, plus modulaires et avec plus d’espaces verts. Il y a quand même des transformations intéressantes », conclut l’analyste.

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