Avec ou sans 5G, Huawei veut se rapprocher des Canadiens

La nouvelle boutique que Huawei vient d’ouvrir à Vienne, en Autriche.
Alain McKenna Le Devoir La nouvelle boutique que Huawei vient d’ouvrir à Vienne, en Autriche.

Les télécommunications canadiennes attendent toujours une décision finale du gouvernement Trudeau sur la place de Huawei dans l’infrastructure 5G nationale, mais peu importe, le fabricant chinois compte s’imposer un peu comme l’ont fait Apple, Samsung et Microsoft avant lui en ouvrant ses propres commerces de détail.

N’eût été la COVID-19, une première boutique Huawei aurait peut-être même déjà ouvert ses portes à Montréal, laisse entendre en entrevue au DevoirSimon Li, président de la division consommateur de Huawei Canada. La métropole québécoise est toujours considérée — aux côtés de Toronto et de Vancouver — comme une des premières villes en Amérique du Nord qui pourraient accueillir une telle boutique une fois la pandémie derrière nous.

« En dépit de la situation géopolitique, nous voulons mieux faire connaître notre marque aux consommateurs. Nous venons d’ouvrir nos premières boutiques Huawei à Vienne et à Amsterdam, en Europe. Nous pensons que c’est le meilleur moyen pour le public de voir comment fonctionnent réellement nos produits », ajoute M. Li.

Huawei Canada veut être perçu par les consommateurs comme un fabricant d’ordinateurs personnels et de périphériques informatiques, comme des moniteurs ou des écouteurs Bluetooth. Le nouvel objectif pour Huawei au Canada sera de faire oublier le dénouement controversé de l’affaire Meng Wanzhou et sa querelle avec les États-Unis sur la sécurité incertaine de ses équipements 5G.

« Savoir à quel point la marque au Canada est compromise [en raison de ces deux affaires] dans le segment qu’elle vise est la grande inconnue », constate Renaud Legoux, professeur titulaire au Département de marketing de HEC Montréal. « Les distributeurs canadiens risquent d’hésiter à mettre en avant les produits de la marque Huawei. Mais sa stratégie de devenir une marque plus haut de gamme est bonne. »

Huawei souhaite probablement avoir ses propres environnements où les gens pourront expérimenter ses produits dans un contexte idéal, ajoute le professeur montréalais. « Sa clientèle cible, des gens plus à l’aise avec la technologie, est probablement moins préoccupée par les enjeux géopolitiques que le grand public. »

Voir au-delà du sans-fil

Le gouvernement américain n’a pas fini d’en découdre avec les fabricants chinois de produits mobiles. Des spécialistes en sécurité ont récemment recommandé au président Joe Biden d’interdire la vente en sol américain des produits de la marque Honor. Honor est devenue l’an dernier une société indépendante après avoir été créée et entièrement détenue par Huawei.

Seul problème : une partie des dirigeants de Honor ont des liens avec le gouvernement chinois tandis que d’autres sont d’anciens dirigeants de Huawei. À Washington, on continue d’affirmer que cette proximité constituerait un risque envers la sécurité nationale des États-Unis.

Les produits Honor ne sont pas vendus au Canada. Huawei continue toutefois d’y commercialiser son propre sans-fil, un modèle appelé P40, qui est notamment offert aux consommateurs par Vidéotron, une filiale du groupe montréalais Québecor.

Simon Li ajoute qu’en attendant l’ouverture de ses propres boutiques au pays, Huawei devrait présenter sous peu ses propres sections réservées dans les commerces de certains grands détaillants canadiens. La chaîne américaine Best Buy le fait déjà pour ses rivaux Samsung et Apple, entre autres.

« Notre objectif en ce moment est d’étoffer notre catalogue de produits au-delà du sans-fil. Nous avons de nouveaux accessoires connectés, des ordinateurs personnels et d’autres appareils électroniques qui s’en viennent au cours de la prochaine année », explique Simon Li.

À Ottawa de trancher

 

Huawei Canada ne le dit pas ouvertement, mais on semble avoir jeté l’éponge du côté de l’infrastructure 5G. L’équipementier continue de soutenir qu’il demeure prêt à se conformer à toutes les exigences de sécurité nécessaires pour opérer au Canada. Le contexte dans lequel le pays se trouve laisse cependant peu de marge de manœuvre pour son éventuel retour dans le secteur.

D’abord, ses concurrents que sont Ericsson, Nokia et même Samsung ont pris sa place dans l’industrie. Les fournisseurs sans fil qui étaient jusqu’ici proches de Huawei — surtout Telus, basé à Vancouver — ont trouvé d’autres équipementiers pour les aider à bâtir les réseaux 5G qui sont déjà fonctionnels un peu partout au pays. Ces mêmes équipementiers voudront continuer d’offrir leurs services pour les évolutions à venir de cette technologie.

Ensuite, même si le Canada n’a toujours pas officiellement décidé s’il y avait de la place dans ses infrastructures pour l’équipementier chinois, ses relations avec les autres membres des Five Eyes l’obligeront sans doute à suivre la voie indiquée par ceux-ci. Outre le Canada, cette alliance stratégique regroupe également les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Tous ont décidé de bannir Huawei de leurs infrastructures sans fil nationales.

À Ottawa, le sujet continue de partager les partis fédéraux. Le Bloc québécois et le Parti conservateur en font un enjeu de sécurité nationale et exigent de bannir l’équipement Huawei des réseaux 5G. Le premier ministre Justin Trudeau demeure quant à lui évasif sur la question, mais il promet une résolution très bientôt.

Du côté de la Sécurité publique, on promet que la question se réglera bientôt. « Bien que nous ne puissions pas faire des commentaires sur des entreprises précises, un examen de la technologie 5G émergente et des considérations de sécurité et économiques associées est en cours. Cet examen comprend l’examen attentif des conseils de nos alliés. Sécurité publique Canada, le Centre de la sécurité des télécommunications, le ministère de la Défense nationale, le Service canadien du renseignement de sécurité, Affaires mondiales Canada et Innovation, Sciences etDéveloppement économique Canada travaillent ensemble sur cette question importante. Nous veillerons à ce que nos réseaux soient sécurisés et prendrons les décisions appropriées en temps voulu », explique Sécurité publique Canada en réponse au Devoir.

Faire oublier Meng Wanzhou

 

L’issue la plus claire est donc pour la société chinoise de se rabattre sur ses produits grand public et d’espérer créer un engouement pour ses propres technologies. Cela inclut son système d’exploitation Harmony OS, qui vise à faire oublier l’absence sur ses appareils connectés des services Google et de sa boutique d’applications Play Store, qu’on trouve sur tous les appareils Android vendus par les autres grands fabricants.

Au Canada, le défi est de taille, reconnaît Simon Li. Après tout, une part importante des consommateurs n’a appris l’existence de Huawei en premier lieu que quand sa directrice financière, Meng Wanzhou, a été arrêtée lors d’une escale à Vancouver, il y a trois ans. C’est cette arrestation qui a pour ainsi dire lancé les hostilités entre les États-Unis et la Chine, puis entre la Chine et le Canada. Pékin a par la suite rapidement arrêté à son tour deux Canadiens, Michael Spavor et Michael Kovrig, en guise de représailles.

L’affaire s’est conclue à la fin septembre après un accord entre Washington et Pékin qui a mené à la libération de Mme Wanzhou et des deux Michael. La relation entre les trois pays demeure toujours très tendue. Le premier ministre Justin Trudeau a d’ailleurs promis d’être plus sévère envers la Chine à l’avenir, sans détailler réellement ce qu’il prévoyait faire.

Les Canadiens pourraient eux aussi avoir leur mot à dire sur la question, notamment en décidant s’ils se laisseront séduire ou pas par la nouvelle offensive de la marque Huawei au pays.

Avec Boris Proulx

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