Les balbutiements de la filière du recyclage des vêtements

Transformer les vieux vêtements en nouveaux tissus pour les créateurs québécois, en rembourrage pour meubles ou en isolant pour les habitations, ce n’est pas encore courant au Québec. L’organisme à but non lucratif Renaissance, qui a reçu 17 500 tonnes de vêtements dans la dernière année, souhaite y remédier d’ici les deux prochaines années.

Dans un grand entrepôt de Mont-Royal, une machine transforme les manteaux pour enfants, robes et chandails en dizaines de ballots de 900 livres, qui sont ensuite empilés. Il s’agit du 20 % des dons reçus par l’organisme Renaissance qui, après avoir été mis sur les rayons des friperies et du centre de liquidation, n’ont pas trouvé preneur.

La majorité de ces ballots multicolores seront achetés par des courtiers, qui les enverront notamment dans des pays étrangers. « Il existe un marché, à travers le monde, de rachat des restants des pays riches », explique le directeur général de Renaissance, Éric St-Arnaud.

Mais inévitablement, ces vêtements vont finir à l’enfouissement, que ce soit ici, dans une autre province ou dans un autre pays, se désole M. St-Arnaud. Certains reportages ont d’ailleurs montré des images de montagnes de vêtements dans des dépotoirs en Afrique, provenant essentiellement de pays occidentaux.

Renaissance souhaiterait plutôt que ces vêtements puissent être recyclés au Québec. C’est la teneur du projet de recherche et développement qu’ils viennent de lancer grâce à un financement de 500 000 dollars de la Ville de Montréal. Pour ce faire, ils ont établi un partenariat avec le centre de recherche et d’innovation en habillement Vestechpro.

Technologies en développement

Pour l’instant, dans la province, la filière du recyclage des textiles post-consommation est pratiquement inexistante, reconnaît Recyc-Québec. Mais Renaissance et Vestechpro veulent s’inspirer des technologies qui émergent en Europe, dont au Centre européen des textiles innovants. Bien qu’il existe des procédés de recyclage chimique, le projet québécois va se limiter aux techniques mécaniques. Les organismes viennent tout juste de recevoir une défibreuse, qui permettra dans un premier temps de réduire le tissu à l’état de fibre.

« Ça devient de la bourre. C’est comme une boule de fibres qu’on peut utiliser pour faire du rembourrage », explique la directrice générale de Vestechpro, Paulette Kaci.

La Loi sur les matériaux de rembourrage et les articles rembourrés interdit au Québec l’utilisation de fibres recyclées dans les divans, matelas, toutous et tout autre article dodu, pour des raisons de protection du consommateur. Mais cette loi doit être rendue nulle par le projet de loi 103, qui a été déposé au début octobre. Cela réjouit Mme Kaci et M. St-Arnaud, qui croient que le rembourrage pourrait être un premier débouché pour les vieux habits.

D’autres machines permettront ensuite de transformer la bourre en feutres, voiles et fils, selon des degrés de difficulté différents. « On veut voir ce qui fonctionne ou pas, quels types de tissus on est capable de faire et quels sont les débouchés dans chaque catégorie », indique Mme Kaci.

Les instigateurs du projet s’imaginent fournir en tissus de grandes chaînes de vêtements, et en matière isolante, les entreprises de construction. Il faut des clients qui auront besoin de grands volumes pendant de longues années. « Tu peux prendre des jeans et en faire des sacoches, mais on ne peut pas faire trois millions de sacoches », reconnaît M. St-Arnaud.

Un travail de pionnier

Le projet de Renaissance est très important, croit Marianne-Coquelicot Mercier, conseillère indépendante en économie circulaire dans l’industrie du textile. Elle souligne que les projets de recyclage du textile au Québec sont, jusqu’à présent, morts ou restés modestes.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

« Ils vont faire des expériences et paver la voie. On n’a pas le choix de passer à travers ça. On a tellement de vêtements à recycler. C’est important d’avoir des infrastructures ici, de profiter de la valeur que ces fibres peuvent avoir », souligne Mme Mercier. Plusieurs autres organismes communautaires récupérateurs de vêtements, qui reçoivent davantage de dons que ce qu’ils revendent, pourraient s’en inspirer, croit-elle.

L’une des grandes difficultés sera de faire le tri dans les différents matériaux afin de les traiter de façon adéquate. « Il y a des vêtements faits avec des fibres mélangées de toutes sortes de façons. Un peu de polyester, un peu d’acrylique… mais aussi, des vêtements qui ont des manches en cuirette et un corps en coton, des vestons avec l’extérieur en laine et l’intérieur en acétate », donne en exemple Mme Mercier. C’est sans compter les boutons, glissières en métal et décorations qui ornent les accoutrements.

Intérêt dans l’industrie de la mode

L’industrie de la mode québécoise sera assurément intéressée à s’approvisionner en textile recyclé au Québec, assure la directrice générale de la Grappe mmode, Debbie Zakaib. Le regroupement participe justement à l’organisation, le 20 octobre, du forum En mode circularité. Solutions pour une relance verte du secteur.

« Les inscriptions sont incroyables. Il y a vraiment un intérêt de trouver des solutions pour être plus écoresponsables », souligne Mme Zakaib.

Il y a toutefois des limites. « Les créateurs ne peuvent pas acheter des milliers de mètres de rouleaux et ils ne veulent pas se retrouver avec le même imprimé que tout le monde, dit-elle. De plus, les consommateurs pourraient s’attendre à un prix plus élevé, mais même s’ils veulent de l’écoresponsable, ils ne sont pas prêts à payer le double. »

Selon les chiffres de Recyc-Québec datant de 2019-2020, les textiles comptent pour environ 6 % des matières qui se retrouvent à l’enfouissement. C’est donc un grand potentiel inexploité. L’organisme rappelle que les projets de recyclage des textiles sont admissibles à du financement allant jusqu’à 100 000 dollars.

Plusieurs intervenants rappellent toutefois que la manière la plus efficace de réduire ces conséquences écologiques est de consommer moins et mieux. Chaque Québécois achète en moyenne 40 kg de textile neuf par année, selon un rapport de novembre 2020 de MUTREC, « un regroupement de chercheurs et d’organismes dont la mission est de soutenir la transition de l’industrie textile québécoise vers une économie circulaire ».

Un volet du projet de Renaissance est d’ailleurs de sensibiliser les citoyens à une consommation plus responsable, notamment par l’achat de vêtements usagés. Si l’organisme finit par faire plus de ventes et même recevoir moins de dons, il ne s’en plaindra pas.

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