Est-il temps de réduire l’aide financière des autres?

Avec sept restaurateurs sur dix qui reçoivent encore les subventions fédérales  aux salaires  ou au loyer, l’arrêt de ces programmes d’aide leur serait un choc terrible.
Adil Boukind Le Devoir Avec sept restaurateurs sur dix qui reçoivent encore les subventions fédérales aux salaires ou au loyer, l’arrêt de ces programmes d’aide leur serait un choc terrible.

Pas plus les entreprises que les travailleurs ne croient que le temps est venu pour les gouvernements de réduire leur aide financière d’urgence mise en place durant la pandémie de COVID-19. Du moins, pas l’aide qu’ils reçoivent eux-mêmes.

Le gouvernement fédéral a fixé au 23 octobre la date d’expiration de plusieurs de ses programmes d’aide financière aux travailleurs et aux entreprises victimes de la crise. Parmi eux se trouvent certains des plus connus, comme la prestation de la relance économique (PCRE), venue remplacer la prestation canadienne d’urgence (PCU), la subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC) et la subvention d’urgence du Canada pour le loyer (SUCL).

Durant les élections, le Parti libéral est resté plutôt flou sur ses intentions après cette date. Il était question de maintenir une certaine forme d’aide pour les secteurs qui sont restés « les plus durement affectés », notamment en culture et en tourisme.

Loin d’être rassurés ou satisfaits, les représentants des milieux d’affaires s’activent maintenant depuis des semaines pour faire changer d’avis Ottawa. « Un grand nombre de propriétaires de PME sont toujours confrontés à des défis de taille, notamment l’incertitude croissante générée par la 4e vague, le maintien des restrictions de capacités d’accueil, le manque de liquidités, la pénurie de main-d’œuvre et l’augmentation des coûts d’exploitation. » C’est ce qui était expliqué, au début de la semaine la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), dans une lettre adressée à la ministre des Finances, Chrystia Freeland.

Avec sept restaurateurs sur dix qui reçoivent encore les subventions fédérales aux salaires ou au loyer, l’arrêt de ces programmes d’aide leur serait un choc terrible, faisait valoir le même jour dans un communiqué l’association nationale Restaurants Canada. « Le sort des quelque 90 000 restaurants canadiens demeure incertain, disait-elle. La plupart (8 sur 10) perdent de l’argent ou atteignent à peine le seuil de rentabilité depuis la première fermeture l’an dernier. »

Selon la Chambre de commerce du Canada, l’aide d’urgence devrait au moins être maintenue jusqu’au printemps 2022, sinon augmentée, quitte à la concentrer sur les secteurs les plus durement touchés que seraient « le tourisme, le voyage et l’hôtellerie ». On n’a pas fait tout ce travail visant à maintenir en vie les entreprises canadiennes pour ensuite les laisser tomber si près du but, a fait valoir il y a dix jours au Globe and Mail son président, Perrin Beatty. Le commerce de détail a encore autant besoin de cette aide que les autres, a protesté au même moment son association canadienne. La FCEI estime, pour sa part, que c’est « l’ensemble des secteurs économiques, en y incluant les nouvelles entreprises lancées après le début de la pandémie », qui ont besoin une aide prolongée, au moins jusqu’en avril, et qui devraient avoir y avoir droit.

Pas nous, mais eux

Là où presque tout ce monde s’entend, c’est sur la nécessité de réduire et de resserrer considérablement l’aide spéciale directement offerte aux travailleurs aussi victimes de la crise, sinon d’y mettre un terme, tout simplement. La PCRE « aggrave la pénurie de main-d’œuvre d’un océan à l’autre », fait valoir la FCEI. « Nous reconnaissons que de nombreux employés et travailleurs indépendants propriétaires d’entreprise peuvent avoir toujours besoin de la PCRE, mais beaucoup de travailleurs à temps partiel reçoivent plus d’argent grâce à ce programme qu’en travaillant. »

Comme on le devine, cette proposition est plus que mal reçue par les syndicats. Selon les dernières statistiques, près d’un million et demi de Canadiens cherchent encore du travail, et 750 000 comptent toujours sur l’aide d’urgence aux travailleurs, notamment parce que 250 000 personnes sont au chômage depuis tellement longtemps (plus d’un an) qu’ils ont sans doute épuisé leur prestation d’assurance-emploi, a souligné dans un communiqué mercredi la présidente du Congrès du travail du Canada, Bea Bruske. « Il n’est pas étonnant que les médias conservateurs et certaines entreprises exigent qu’il soit mis fin aux prestations d’urgence […]. Ce qui est scandaleux, c’est que le gouvernement risque de déclarer “mission accomplie” et de mettre un terme à l’aide vitale qu’il apporte à des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses en chômage et vulnérables. »

La prochaine étape

Si la plupart des économies développées se sont relativement si bien tirées d’affaire durant la crise et qu’elles sont maintenant bien engagées sur la voie de la reprise, c’est parce que, contrairement aux pays en voie de développement, elles ont su (et ont pu) déployer des plans d’aide massifs, à crédit si nécessaire, a rapporté mercredi le Fonds monétaire international.

Mais il est temps désormais « de supprimer progressivement » ces aides d’urgence et de passer à la phase de relance économique en donnant « la priorité à la transformation de l’économie afin de la rendre plus intelligente, plus verte, plus résiliente et plus inclusive », a expliqué le FMI. Et cela passe, a-t-il dit, non seulement par une augmentation des investissements en infrastructures physiques et en éducation, mais aussi « en dispositifs de protection sociale et par un soutien accru à la reconversion et à la réaffectation des travailleurs dans de nouveaux emplois, de meilleure qualité ».

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