Facebook aurait-il atteint son sommet?

Le titre de Facebook avait atteint un sommet historique en septembre, mais a perdu plus de 12% de sa valeur depuis. Il s'agit du plus long recul pour le géant californien depuis son entrée en Bourse en 2012.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Le titre de Facebook avait atteint un sommet historique en septembre, mais a perdu plus de 12% de sa valeur depuis. Il s'agit du plus long recul pour le géant californien depuis son entrée en Bourse en 2012.

Une semaine ponctuée par la pire panne de son histoire et par la présentation grandement médiatisée devant un comité sénatorial américain par son ex-employée et lanceuse d’alerte Frances Haugen sur les effets néfastes de Facebook et d’Instagram, ça laisse des traces. Et si cet autre mauvais quart d’heure marquait le début de la fin pour le réseau social américain ?

« Ce qu’a dit la lanceuse d’alerte cette semaine répète ce que nous écrivions déjà en 2018 », dit en entrevue au Devoir Sheera Frenkel, coautrice avec Cecilia Kang d’An Ugly Truth. Inside Facebook’s Battle for Domination, un livre qui traçait déjà il y a trois ans le portrait d’un réseau social qui balaie systématiquement sous le tapis les enjeux qui l’associent à l’émergence des discours haineux et de la désinformation. Ironiquement, la version française de ce livre, L’inquiétante vérité. Comment Facebook cherche à dominer le monde, éditée chez Albin Michel, arrive justement en librairie ces jours-ci.

Chaque fois où les dirigeants de Facebook se font demander de choisir entre réduire plus substantiellement la présence des discours haineux ou maximiser les profits, ils optent pour la seconde possibilité, dit Mme Frenkel. La journaliste du New York Times ne croit pas non plus le p.-d.g. de Facebook, Mark Zuckerberg, lorsqu’il dit que l’entreprise fait tout en son possible pour régler le problème. « Ce sont des phrases écrites avec soin par ses avocats. Il y a une différence entre dépenser de l’argent et régler un problème. Et on voit ces jours-ci, avec l’important volume de désinformation qui circule toujours sur Facebook, que le problème est loin d’être réglé. »

La solution selon elle serait d’imposer une pénalité conséquente à l’entreprise qui vaut actuellement plus de 930 milliards de dollars américains en Bourse. Elle croit par ailleurs qu’il faudrait encadrer non seulement Facebook, mais l’ensemble des réseaux sociaux de la même façon dont les gouvernements ont fini par encadrer la commercialisation des cigarettes et des boissons gazeuses.

« Les fabricants de boissons gazeuses ont compris qu’ils pouvaient cibler les jeunes consommateurs et il a fallu du temps pour découvrir les effets néfastes sur leur santé de leurs produits. C’est un peu la même chose avec Facebook. Ce que le gouvernement doit faire, c’est avertir le public que [les réseaux sociaux] ne sont pas bons pour leur santé, surtout pour les plus jeunes, et qu’ils peuvent même affecter leur santé mentale. »

Ancienne analyste de données pour Facebook, Frances Haugen a quitté son employeur avec, sous le bras, des milliers de pages appuyant ce que des recherches indépendantes tendaient à prouver : que la direction de Facebook faisait fi de ses propres données sur l’impact négatif qu’aurait Instagram sur la perception qu’ont les jeunes femmes présentes sur ce réseau de leur image corporelle.

Le rôle de Facebook dans la dissémination de fausses informations — qui aurait contribué à provoquer la fameuse attaque contre le Capitole le 6 janvier dernier — est une autre question sur laquelle le gouvernement américain se penche actuellement. Aux États-Unis, de plus en plus d’élus souhaiteraient voir Facebook être démantelé, ne serait-ce que pour créer une concurrence dans le marché des réseaux sociaux qui, selon eux, aurait pour effet de rendre leurs dirigeants plus soucieux de la façon dont ils gèrent les données et le comportement de leurs utilisateurs.

Ce que le gouvernement doit faire, c'est avertir le public qu'ils ne sont pas bons pour leur santé, surtout pour les plus jeunes, et qu'ils peuvent même affecter leur santé mentale. 

 

Un point de vue que ne partagent ni Frances Haugen ni Sheera Frenkel. Toutes deux préviennent que créer des entités séparées avec Facebook, Instagram et WhatsApp ne servira qu’à multiplier d’autant le nombre de problèmes qu’ils causent. La meilleure approche, selon elles, serait de concentrer le barrage d’interrogations et de mesures sur Facebook telle que l’entreprise est en ce moment, soit un mastodonte qui a le poids nécessaire pour provoquer un changement à la grandeur du domaine, pour peu qu’on l’oblige à revoir ses pratiques pour de bon.

Parlant de concurrence, les documents divulgués par Frances Haugen tendent à indiquer que la direction de Facebook est prise de panique, elle qui voit glisser le tapis sous ses pieds alors que les plus jeunes internautes boudent massivement sa plateforme au profit des rivales Snapchat et TikTok.

Désireux de calmer le jeu, le p.-d.g. Mark Zuckerberg a donc tenté une sortie publique mercredi. Il s’est voulu rassurant : non, nous ne pensons pas qu’aux profits, a-t-il assuré. Personne ne fonde une entreprise dans le but d’en faire un méchant digne d’un film de Hollywood. Il ajoute que Facebook investit d’ailleurs une énergie et des sommes importantes dans les mesures pour minimiser la présence de désinformation sur ses plateformes.

« Zuck », comme le surnomment parfois les médias américains, n’a pas créé le buzz escompté. En Bourse du moins, le titre de Facebook a reculé dans la foulée de sa publication, avoisinant un creux qui n’avait pas été atteint en un peu plus de quatre mois.

Un réseau social en fin de piste

La valeur de Facebook a atteint un sommet historique au début septembre, mais a perdu plus de 12 % de sa valeur depuis. L’action vaut actuellement 23 % de plus qu’au début de l’année. Ce n’est pas le premier recul important pour le géant californien depuis son entrée en Bourse, mais c’est certainement le plus long, provoqué par la cascade la plus durable de mauvaises nouvelles.

La semaine dernière, avant même la sortie de Frances Haugen et la maladroite panne qui a paralysé l’ensemble de ses activités pendant six heures, Facebook s’avouait vaincue par les nouveaux outils de confidentialité mis en avant par Apple sur ses appareils informatiques.

Plus géant encore que Facebook, Apple se pose de plus en plus comme son principal rival sur le champ du respect de la vie privée. En limitant le pistage de ses nombreux clients par des outils publicitaires comme ceux de Facebook, Apple a fait mouche : Facebook a déjà revu à la baisse ses revenus anticipés pour le trimestre en cours. Les analystes financiers n’ont pas tardé à réagir, plusieurs d’entre eux abaissant leurs propres prévisions de croissance et leurs cours cibles.

Selon eux, la porte de sortie pour Facebook coûtera cher. Le réseau social devra davantage miser sur la vente de publicités vidéo, qui coûtent plus cher pour l’annonceur. Cela permettra à Amazon, à Google et à Snapchat, entre autres, de lui voler des parts de marché dans le secteur de la publicité numérique.

L’autre option, avancée par l’analyste Brad Erickson de RBC Marché des capitaux, est plus draconienne encore : Facebook doit cesser d’être un réseau social. L’entreprise californienne doit cesser d’être « une plateforme sociale centralisée » pour devenir plutôt « un service public en ligne » (« online utility »).

Les critiques sur la scène sociale, politique et économique n’ont jamais été aussi unanimes à propos de Facebook. L’entreprise doit changer pour survivre, martèle-t-on. Et si les sommets des dernières semaines ne sont pas le « maximum Facebook », ils pointent vers la fin d’un âge d’or pour les réseaux sociaux tels que les a imaginés Mark Zuckerberg il y a 15 ans.

 

À voir en vidéo