Des avantages du féminisme inc.

Certaines entreprises travaillent fort pour projeter une image accueillante envers les femmes.
Illustration: Julia GR Certaines entreprises travaillent fort pour projeter une image accueillante envers les femmes.

Entre les conférences avec des femmes inspirantes, les partenariats avec des organismes féministes, les comités de diversité… Certaines entreprises travaillent fort pour projeter une image accueillante envers les femmes. Et cette approche serait payante, pour peu qu’elle ne soit pas que cosmétique. Quatrième et dernier texte d’une série sur un féminisme qui a le vent dans les voiles.

C’est le 30 septembre. À l’écran, des employées de trois studios montréalais discutent de la création de jeux vidéos mobiles pour un public féminin, dans le cadre de l’événement Next Lev’Elles 2. Si le sujet leur tient particulièrement à cœur, c’est notamment parce qu’environ 50 % des consommatrices de jeux de ces studios — Ludia, Gameloft et Square Enix — sont des femmes. Or, il n’y a qu’environ 25 % de femmes dans leurs équipes de création.

« On est conscientes qu’on manque de femmes, on en manque beaucoup », affirme en entrevue la directrice des communications chez Gameloft Montréal, Geneviève Sorel.

« Nos trois studios sont normalement en compétition, mais on a décidé d’unir nos voix, car on a tous le même problème », renchérit Nedjma Belbahri, directrice des communications chez Square Enix Montréal, au sujet de la conférence Next Lev’Elles, qui est le fruit de leur collaboration.

Une plus grande diversité, notamment quant aux genres, permettrait de mieux répondre aux besoins de leur clientèle, soulignent-elles. C’est sans compter que ces trois studios ont ensemble une centaine de postes à pourvoir, la pénurie de main-d’œuvre n’épargnant pas le secteur.

Comment attirer et garder plus de femmes dans leurs équipes ? C’est ce que ces entreprises essaient de faire avec des événements comme Next Lev’Elles. On cherche à y mettre publiquement de l’avant l’expérience de plusieurs femmes différentes dans l’industrie, pour « casser les perceptions négatives ». Car le secteur n’a pas toujours eu bonne presse en ce qui a trait au traitement des femmes. Ubisoft Montréal a notamment fait l’objet d’allégations de harcèlement sexuel en 2020, qui ont conduit au départ de plusieurs cadres supérieurs.

Ces studios collaborent également avec divers organismes et programmes pour encourager la participation de femmes et de personnes marginalisées à ce secteur d’activité, comme Pixelles, Les Filles et le code et Code MTL.

Atout sur le plan financier

Attirer des travailleuses, plaire aux consommatrices… Il est avantageux pour les entreprises de montrer qu’elles s’attaquent à de nombreux problèmes toujours présents au Québec : inégalités salariales, manque de femmes dans les postes de direction, harcèlement sexuel et psychologique.

La société de services financiers Sun Life a annoncé récemment un don de 150 000 $ sur cinq ans à un programme d’aide à l’employabilité du Y des femmes. L’entreprise s’engage aussi à faciliter l’accès des participantes au programme à des entretiens d’embauche pour des postes en son sein. On dit vouloir ainsi « contribuer à l’inclusion sociale et à l’autonomie économique des femmes ».

« On a un rôle à jouer en tant que citoyen corporatif », indique le président et chef de la direction de Sun Life Québec, Robert Dumas. Ce dernier souligne que l’entreprise a atteint son objectif d’inclure 30 % de femmes dans son conseil d’administration.

L’idée qu’une plus grande inclusion des femmes mène à des bénéfices financiers fait aussi son chemin dans les esprits cartésiens depuis plus d’une dizaine d’années. Des études nord-américaines et européennes ont tour à tour fait le lien entre un rôle accru des femmes en entreprise et une meilleure performance en matière de marge opérationnelle, de croissance en bourse et de résistance, lors de la crise financière de 2008.

« C’est payant d’avoir plus de femmes, parce que ça crée un équilibre, affirme la présidente de l’agence Publicis Montréal, Rachelle Claveau. Et c’est démontré. […] Plus il y a de diversité, plus l’entreprise est performante. La logique derrière ça, je ne la connais pas, mais c’est un fait. »

Depuis son arrivée en poste il y a près de cinq ans, le comité de direction de l’agence est devenu majoritairement féminin. L’équipe de création est maintenant dirigée par une femme, ce qui est encore assez rare dans l’industrie, estime Mme Claveau. Elle dit recevoir régulièrement des commentaires d’admiration, notamment de clients, sur le fait que l’entreprise est dirigée par des femmes.

Derrière la façade

Mais toutes ces mesures mènent-elles à de réelles avancées pour la place et le bien-être des femmes au travail ? Dans son livre Féminisme washing. Quand les entreprises récupèrent la cause des femmes, paru au printemps dernier, la journaliste française Léa Lejeune recense notamment des cas d’entreprises où des pratiques sexistes ont subsisté malgré un soutien féministe affiché.

Par exemple, McDonald’s a, lors de la Journée internationale des femmes en 2018, renversé symboliquement son signe « M » pour en faire le « W » de « women ». La directrice mondiale de la diversité de la multinationale a alors souligné l’apport extraordinaire des femmes dans leurs restaurants, rapporte Mme Lejeune. Or, dans les années qui ont suivi, des enquêtes journalistiques et des syndicats ont dénoncé une tolérance de l’entreprise à de nombreux cas de harcèlement et d’agressions sexuelles dans ses restaurants, notamment en France.

« Publicis, numéro trois mondial de la pub, reine des Champs-Élysées, est régulièrement présentée dans la presse économique comme une entreprise exemplaire en matière d’égalité hommes-femmes », écrit Mme Lejeune dans son livre. Or, l’entreprise française, dirigée par une femme, a aussi été montrée du doigt pour des cas de propos sexistes, des écarts de salaire et une majorité écrasante d’hommes dans les équipes de direction et de création.

Le géant de l’informatique IBM, qui s’est aussi fait champion de la diversité en augmentant notamment le nombre de femmes cadres de 370 % entre 1995 et 2004, souligne l’autrice, ne comptait que 30 % de femmes dans l’ensemble de ses effectifs en 2016.

Or, ces situations contradictoires ont souvent déclenché l’indignation sur les réseaux sociaux, rapporte l’ouvrage. Marilyne Lévesque, fondatrice de l’agence de communications et de relations publiques Marelle, estime que les actions et les propos des entreprises doivent être cohérents, car le public n’est pas dupe. « Nommer des femmes à des postes de haute direction, ça envoie un message intéressant, mais il faut que ce soit fait à tous les niveaux », donne-t-elle en exemple.

Léa Lejeune souligne toutefois, dans son essai, que les scandales par rapport aux femmes ont généralement très peu de conséquences sur les ventes desentreprises visées. Peut-on toujours compter sur des raisons économiques pour inclure et respecter les femmes ? « L’égalité femmes-hommes doit d’abord se faire au nom d’un principe moral et de justice sociale : l’égalité entre les citoyens, souligne la journaliste. La business vient ensuite. »



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