Une centaine de films québécois piratés circulent sur YouTube

Si des productions ne sont que de passage sur YouTube, force est de constater que d’autres s’y installent pour plusieurs années.
Photo: Tarik Kizilkaya Getty Images Si des productions ne sont que de passage sur YouTube, force est de constater que d’autres s’y installent pour plusieurs années.

Diffusés illégalement, les films et les téléséries du Québec pullulent sur YouTube. Le Devoir a dénombré près de 150 productions d’ici qui, accessibles gratuitement sur la plateforme, engendrent des manques à gagner pouvant atteindre des dizaines de millions de dollars pour les producteurs et les artisans.

5 septembre 2021. Alors que Denis Villeneuve marche sur le tapis rouge de la Mostra de Venise pour la grande première du film Dune, les ayants droit des premiers films du réalisateur s’activent. Ils veulent profiter de l’engouement autour du cinéaste québécois pour distribuer les premières productions auprès de diffuseurs.

Or, au même moment, une version piratée de Maelström est accessible sur YouTube depuis près d’un mois. Elle récolte déjà plus de mille visionnements. Quelques semaines plus tôt, c’est une version restaurée par Éléphant d’Un 32 août sur terre qui pouvait aussi être visionnée gratuitement. Les deux œuvres seront finalement retirées de la plateforme à la demande du distributeur québécois h264 et d’Éléphant.

Si des productions ne sont que de passage sur YouTube, force est de constater que d’autres s’y installent pour plusieurs années. En septembre, Le Devoir a recensé jusqu’à 120 longs métrages, 6 documentaires et une vingtaine de téléséries dont au minimum une saison complète est accessible. Au moins 500 heures de productions piratées qui, du coup, font fi des droits d’auteur.

Pour les seuls longs métrages, Le Devoir a totalisé plus de 11 millions de visionnements. On y retrouve les films de nombreux réalisateurs québécois, dont Xavier Dolan, Pierre Falardeau, Robert Morin, Podz et Charles Binamé.

Traduit en locations — au prix normal de 4,99 $ —, cela représenterait des revenus de 54,9 millions de dollars, dont 30 % iraient en commission aux diffuseurs (16,5 millions de dollars), et le reste (48,4 millions) aux ayants droit.

Évidemment, rien n’assure que ces visionnements se seraient traduits en locations, note Dominique Dugas, directeur général d’Éléphant. L’exercice permet néanmoins de constater que des sommes importantes filent entre les doigts des ayants droit.

« C’est un problème pour le respect des droits et redevances de tous les artisans, des associations professionnelles, des distributeurs… tous ceux qui ont investi aussi bien leurs talents que leur argent. Il ne devrait pas y avoir cette possibilité de voir des films gratuitement quand ces films sont diffusés ailleurs », dit-il.

Le retrait des versions piratées est une lutte constante. « Pour notre part, on est responsables des versions restaurées et non des œuvres originales à proprement parler », précise-t-il. Résultat : les versions restaurées des Contes pour tous de Roch Demers, par exemple, sont pour ainsi dire absentes du site alors que nombre de versions originales s’y trouvent de façon quasi permanente.

Plateformes concurrentielles

Les longs métrages du catalogue des Films Séville y sont en grand nombre, plusieurs depuis longtemps. Le Devoir en a recensé 39, dont nombre de films à succès, qui s’y trouvent depuis plus de cinq ans. Le nombre de visionnements avoisine les quatre millions.

Des versions piratées entrent d’ailleurs en concurrence directe avec celles distribuées sur des plateformes comme Netflix ou Crave : Bon Cop, Bad Cop, Le trip à trois, Menteur, Filière 13, etc. Les Films Séville ont refusé la demande d’entrevue du Devoir à ce sujet : « Nous avons des mesures en place pour protéger nos films, mais nous ne désirons pas commenter davantage », a répondu une responsable du distributeur.

La relation avec YouTube est particulière, concède Christiane Asselin, directrice principale, Webtélé, ICI Tou.tv et Jeunesse à Radio-Canada : « C’est une relation ami-ennemi. On utilise la plateforme pour la promotion de nos contenus, mais on ne veut pas que des productions entières y soient diffusées. »

« C’est certain que la présence sur YouTube de productions diffusées chez nous — lorsque ça arrive — entre en concurrence avec ce qu’on fait », dit-elle. Comme ce sont les producteurs qui peuvent faire les demandes de retrait, Tou.tv s’entend dès la signature des octrois de licences pour qu’ils fassent les demandes de retrait des versions piratées qui pourraient être diffusées.

Dans cet univers, la chaîne de responsabilité du retrait des productions évolue au rythme des ententes. Au départ, elle incombe à l’entreprise — ou la personne — qui en détient les droits. Toutefois, lorsqu’un producteur octroie les droits de diffusion à un distributeur, c’est à lui de les faire respecter. Et quand les droits de distribution sont échus, le producteur reprend le relais. La situation est nécessairement plus compliquée lorsqu’une boîte de production est dissoute sans que son catalogue soit racheté.

Dans un courriel envoyé au Devoir, Google, propriétaire de YouTube, assure respecter les droits des titulaires de droits d’auteur. Par ailleurs, ce sont à eux d’assurer la veille de leurs productions, indique la multinationale : « Nous comptons sur [eux] pour nous informer des téléchargements non autorisés. [...] Lorsqu’[ils] nous signalent une vidéo qui enfreint leurs droits d’auteur, nous supprimons le contenu rapidement conformément à la loi et fermons les comptes des récidivistes. »

Une culture de gratuité

« Il y a une culture de gratuité qui n’aide pas », souligne pour sa part Hélène Messier, p.-d.g. de l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM). Elle estime que le problème relève en partie « d’une question d’éducation auprès des usagers qui téléchargent du contenu ».

YouTube fait des revenus avec l’achalandage que ça engendre. Ce n’est pas tellement innocent de leur part.

 

« Il pourrait y avoir une sorte d’engagement que les gens pourraient signer lorsqu’ils téléchargent. Ça découragerait une partie de ceux qui ne sont pas des pirates professionnels », dit-elle.

Et la responsabilité des plateformes ? « YouTube détient des outils technologiques pour détecter le contenu illégal », dit-elle. La plateforme pourrait ainsi être forcée de retirer les téléversements illégaux détectés en amont, voire d’indemniser les ayants droit. « YouTube fait des revenus avec l’achalandage que ça engendre. Ce n’est pas tellement innocent de leur part », note-t-elle.

Lors de la consultation sur la modernisation du droit d’auteur, au printemps dernier, l’AQPM a déposé un mémoire qui rappelle les résultats d’une étude de 2018. Elle estimait que le volume annuel d’utilisation de contenus illégaux au Canada s’élevait à 31 millions de pistes musicales, 12 millions de films, 16 millions d’émissions de télévision et 1 million de livres électroniques.

Des pays ont réformé leur régime de droit d’auteur pour permettre aux ayants droit de demander une injonction contre les sites contrevenants : l’Australie, l’Union européenne, les États-Unis. Et au Canada ? La loi actuelle n’est pas efficace pour lutter contre le piratage en ligne, tranche Hélène Messier, ajoutant que « le problème s’aggrave au fil des années ».

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