Quand la pénurie de main-d’oeuvre fait avancer la cause des femmes

Le milieu du camionnage n’est pas la première industrie traditionnellement masculine à tenter de faire plus de place aux femmes.
Photo: Julia GR Le milieu du camionnage n’est pas la première industrie traditionnellement masculine à tenter de faire plus de place aux femmes.

Aux prises avec une pénurie de main-d’œuvre, l’industrie du camionnage tente une petite révolution pour que la proportion de femmes derrière le volant passe de 4 % à 10 %. Plusieurs ont été attirées dans leurs rangs, mais resteront-elles dans ce milieu parfois encore sexiste et mal adapté à leur réalité ? Troisième texte d’une série de quatre sur un féminisme qui a le vent dans les voiles.

Par un dimanche matin de septembre, Nancy Galarneau range ses bagages pour une semaine dans son poids lourd. Sur ses papiers de douane est inscrite l’adresse de livraison : Middletown, dans l’État de New York, à sept ou huit heures de route de son point de départ, Trois-Rivières.

La semaine de travail de la conductrice de 50 ans, seule aux commandes d’un semi-remorque de 53 pieds, sera composée de trois allers-retours vers les États-Unis. « Je n’ai pas le temps de retourner chez moi : c’est la course contre la montre », explique-t-elle en remplissant un petit réfrigérateur de repas pour les cinq prochains jours.

 
Photo: Roxane Léouzon Le Devoir Derrière le volant de son mastodonte, Nancy Galarneau est à l’aise, mais alerte.

Fruits, fromage cottage, blancs d’œufs : la camionneuse mange léger, car elle veut rester concentrée pendant les 11 heures qu’elle passera assise à dompter la route. Elle est de nature sportive, mais a très peu l’occasion de faire de l’exercice. « C’est facile de prendre 30 livres en un an », lance la femme coquette et tatouée. Ses heures de sommeil, de leur côté, se feront sur la couchette située tout juste derrière le siège de son camion, le plus souvent dans le stationnement d’une aire de repos.

Juste avant de faire sa ronde de sécurité et d’attacher sa remorque remplie de papier, Mme Galarneau raconte qu’elle était auparavant designer d’intérieur, puis coach en image. Son travail, c’était « d’aider les gens avec leur apparence, leur démarche, leur façon de prendre la parole en public », raconte-t-elle.

Quand l’insécurité du travail autonome a commencé à lui peser, elle s’est intéressée au métier de camionneuse puisqu’elle a toujours aimé voyager et conduire. Mais elle avait quelques appréhensions à propos de l’accueil qui était réservé aux femmes dans ce monde très masculin. « Je me suis informée auprès de plusieurs personnes que je connaissais, qui m’ont dit qu’il y avait plusieurs femmes camionneuses et heureuses de l’être. Ça m’a rassurée », dit-elle.

Elle a donc décroché un diplôme d’études professionnelles (DEP) en transport par camion en janvier 2020. Et elle ne le regrette pas. « J’ai l’impression de partir en vacances, de faire du camping avec le véhicule fourni, le gaz fourni et en étant payée. »

Des conditions difficiles

Derrière le volant de son mastodonte, Nancy Galarneau est à l’aise, mais alerte. Les conditions de travail ne sont pas faciles.

Selon elle, 90 % des camionneurs sont « super fins », mais 10 % sont « irrespectueux envers les femmes ». Ces derniers ne se gênent pas pour lui envoyer des baisers sur la route, la filmer et même la suivre. « Il faut éduquer les hommes », croit-elle. Plusieurs camionneuses contactées par Le Devoir ont rapporté des comportements similaires.

Les horaires ne conviennent pas à tout le monde non plus. « Je n’aurais jamais pu faire ce métier quand mon fils était enfant, note-t-elle. Tu ne sais jamais à quelle heure tu vas arriver le soir. »

 

Lydia Mayer, une jeune mère monoparentale, en sait quelque chose. Nouvelle recrue en camionnage, elle a tenté de faire de la livraison longue distance. « J’ai conduit un 53 pieds de Montréal au Nouveau-Brunswick. C’était une belle expérience. Mais avec mon petit gars, je ne peux pas partir une semaine, et même en livraison locale, c’était compliqué avec mon horaire de garderie », raconte-t-elle. C’est donc maintenant un camion à ordures qu’elle manœuvre au quotidien. Là, son employeur est plus flexible sur les horaires. C’est peut-être parce que c’est un travail « très en demande », souligne-t-elle.

Même si de plus en plus de femmes conduisent des camions, elles sont éparpillées dans le milieu, précise-t-elle. « Quand je croise une femme au volant, je suis contente, je me dis : “Wow !” » clame-t-elle.

Opération charme

L’Association du camionnage du Québec (ACQ) est consciente des éléments qui peuvent rebuter les femmes dans le milieu. Or, les entreprises ont besoin d’elles pour pourvoir les 18 000 postes de conducteur actuellement disponibles.

« Avec la pandémie, il y a des gens qui ont pris leur retraite plus tôt que prévu. Et comme c’est un domaine encore très difficile, il n’y a pas assez de gens qui arrivent dans l’industrie », rapporte Karine Goyette, présidente de l’ACQ depuis 2019.

La pénurie a grandement incité l’industrie à agir avant même l’arrivée de la COVID-19.

Le Comité sectoriel de main-d’œuvre de l’industrie du transport routier (Camo-route), auquel participe l’ACQ, a lancé la vaste opération « Conductrices de camion : objectif 10 % ». Cela inclut d’une part une offensive de relations publiques — de la publicité sur les réseaux sociaux, des visites dans les écoles, des événements « camion rose » —, et d’autre part l’accompagnement d’une vingtaine d’entreprises dans l’adaptation de leurs pratiques aux besoins des femmes.

« Dans notre entreprise, une dame est venue rencontrer les conductrices et les conducteurs pour avoir leur vision de la réalité d’une femme camionneuse, pour savoir comment elles se sentent et pour trouver des mesures pour améliorer leur bien-être », explique Mme Goyette, aussi vice-présidente de l’entreprise C.A.T. Ces mesures peuvent notamment prendre la forme d’une meilleure conciliation travail-famille, de l’adaptation de certains équipements et d’un jumelage avec d’autres femmes, dit-elle.

 
Photo: Roxane Léouzon Le Devoir Juste avant de faire sa ronde de sécurité et d’attacher sa remorque remplie de papier, Nancy Galarneau raconte qu’elle était auparavant designer d’intérieur, puis «coach» en image.

La pénurie de main-d’œuvre pousse aussi les employeurs à adopter des mesures qui, sans viser spécialement les femmes, sont bénéfiques pour elles. « Si tu veux te démarquer, tu dois tenir compte des besoins familiaux [de tes chauffeurs et chauffeuses] pour qu’ils soient heureux et répandent la bonne nouvelle », exprime Jean-Claude Bisaillon, directeur des opérations chez CCL Express.

Est-ce que ces efforts portent fruit ? Difficile de le savoir, puisque Camo-route ne compte dresser un bilan qu’en mars 2022. Mais certaines écoles de camionnage voient une augmentation encourageante. Au Centre de formation en transport de Charlesbourg, le nombre de femmes est passé de 12,97 % des diplômés en 2018-2019 à 14,5 % en 2019-2020 et à 16,8 % en 2020-2021.

Le milieu du camionnage n’est pas la première industrie traditionnellement masculine à tenter de faire plus de place aux femmes.

Mais les changements du genre sont très lents, constate Karen Messing, chercheuse en santé au travail à l’Université du Québec à Montréal. Elle publie le 6 octobre le livre Le deuxième corps : femmes au travail, de la honte à la solidarité (Écosociété).

L’industrie de la construction, par exemple, n’a toujours pas réussi à atteindre une proportion de 3 % de femmes malgré des efforts en ce sens depuis au moins 2013. « Quand on invite des femmes dans des métiers non traditionnels, on leur dit qu’elles doivent faire la même chose que les hommes, qu’elles doivent s’adapter », relate Mme Messing.

Or, si les milieux de travail veulent réellement les inclure à long terme, ce sont eux qui doivent s’adapter. Le matériel de travail, par exemple, est souvent fait sur mesure pour des hommes.

« Dans deux métiers qu’on a étudiés, le taux d’accidents de travail était de deux à quatre fois plus élevé chez les femmes que chez les hommes », souligne-t-elle.

Le harcèlement envers les femmes doit aussi être pris au sérieux, ce qui n’est pas toujours le cas, rapporte la chercheuse.

Sophie Brière, professeure au Département de management de l’Université Laval, fait un constat similaire : d’importants changements de culture sont nécessaires dans plusieurs domaines à prédominance masculine, et leur mise en place est fastidieuse. Or, elle croit que la pénurie de main-d’œuvre pourrait pousser certains secteurs à avancer plus rapidement.

Nancy Galarneau, elle, ne sait pas combien de temps elle restera camionneuse, mais elle veut encourager les femmes à se lancer dans l’aventure. Elle s’est inscrite au baccalauréat en enseignement dans le but de transmettre son expertise et de devenir un modèle pour ses successeures.



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