Ne pas oublier Steve Jobs, ou peut-être juste un peu

Steve Jobs aura été pendant trois décennies et demie un dirigeant plus grand que nature.
Photo: Justin Sullivan Archives/Getty Images/AFP Steve Jobs aura été pendant trois décennies et demie un dirigeant plus grand que nature.

Mardi 5 octobre 2021 marque le dixième anniversaire du décès du cofondateur et plus illustre dirigeant d’Apple , Steve Jobs. Visionnaire techno pour les uns, as du marketing pour d’autres et patron irascible pour quelques-uns, celui à qui on attribue le succès du Mac, de l’iPod et de l’iPhone n’est pas près d’être oublié, même s’il aurait probablement de la difficulté à reconnaître l’entreprise qu’il a cofondée puis ressuscitée.

La veille de son décès, Apple accueillait à l’auditorium de son complexe près de San Francisco quelques dizaines de journalistes pour présenter l’iPhone 4S. Il fallait être sur place à Cupertino en ce 4 octobre 2011 pour sentir que quelque chose clochait. Le cœur d’Apple n’y était tout simplement pas. Les organisateurs de la conférence, ceux qui sont dans l’ombre et qu’on ne croise que durant les intermèdes, semblaient préoccupés, ailleurs. On a su pourquoi le lendemain.

Âgé de 56 ans, Steven Paul Jobs succombait ce jour-là à un arrêt respiratoire dû à une tumeur cancéreuse qui avait été détectée pour la première fois en 2003.

Le designer anglais Jonathan « Jony » Ive, à qui on doit les premières moutures de plusieurs produits d’Apple, dont l’iPhone, a un souvenir plutôt unique de cette journée. Une lettre publiée lundi dans le magazine du Wall Street Journal marque sa première sortie publique à ce sujet depuis 2011. Il dit en avoir des souvenirs diffus et éparpillés. « Je me souviens surtout d’un ciel nuageux d’octobre et de souliers trop étroits. Je me souviens d’être demeuré assis bien longtemps avec Tim Cook dans le jardin [de la demeure de Jobs] », écrit-il.

Sir Jony Ive ajoute n’avoir lu aucune des biographies ni aucun des reportages « ni aucun de ces étranges portraits erronés qui sont depuis devenus du folklore » et qui concernent celui avec qui il dit avoir vécu sa plus étroite collaboration professionnelle.

Une autre chose…

Steve Jobs aura été pendant trois décennies et demie un dirigeant plus grand que nature. Même son expulsion de la chaise de p.-d.g. en 1985 n’aura pas suffi à lui faire lâcher le morceau, lui qui reviendra en 1997 sauver l’entreprise. Ses conférences — qui à l’époque n’étaient pas webdiffusées en direct — étaient courues. Le public et les médias attendaient avec impatience son « Oh ! Et une autre chose… » (« One more thing… ») qui clôturait parfois ses présentations, mais qui recelait souvent la plus importante nouveauté à être présentée ce jour-là.

Tim Cook, pressenti pour le remplacer à titre de p.-d.g. d’Apple, avait d’énormes souliers à chausser. Plusieurs craignaient de voir le géant californien retomber dans la spirale des années 1990 qui l’aura presque complètement avalé. Manifestement, Cook ne cherche pas la lumière des projecteurs. Sa principale qualité : il sait gérer des chaînes d’approvisionnement au quart de tour.

En comparaison, gérer Apple ne devrait pas être si sorcier. Les spécialistes et les analystes l’attendent toutefois au tournant : saura-t-il lancer à son tour des produits inédits et transformateurs comme l’auront été l’iPhone et l’iPad ? On dit que l’Apple Watch, la montre connectée qui aujourd’hui domine outrageusement son marché, est son « bébé », mais plusieurs doutaient de son succès il y a dix ans.

Encore aujourd’hui, l’Apple Watch est un produit accessoire à l’iPhone. Bref, Cook a encore du pain sur la planche. Mais l’actuel p.-d.g. d’Apple avait en 2011 tout un as dans sa manche : une cagnotte en banque avoisinant les 90 milliards de dollars américains. De quoi stimuler la recherche-développement, peu importe le créneau, rappelle Pierre-Olivier Langevin, gestionnaire de portefeuille pour Medici. La firme de Saint-Bruno-de-Montarville a longtemps détenu des actions d’Apple, mais a liquidé sa participation il y a quelques années déjà.

« La capacité à continuer d’innover d’Apple était la principale incertitude », se souvient-il. Une inquiétude qui demeure encore aujourd’hui, dans une moindre mesure. « Mais il n’y avait pas juste le capitaine sur le pont. » Et il faut rappeler la force de la marque d’Apple et de l’iPhone, lequel est depuis devenu un produit-pieuvre avec plusieurs tentacules : la boutique App Store, les services comme Apple Music et les accessoires connectés.

L’expert boursier ne tarit pas d’éloges à l’endroit de Cook et de la stratégie adoptée depuis 2011 par la direction d’Apple. Parmi les quelques chiffres qu’il donne pour illustrer le succès renouvelé de l’entreprise, il cite celui-ci : en 2010, Apple affichait un bénéfice par action de 0,54 $US. Dix ans plus tard, pour son exercice financier 2020, son dividende — qui représente une fraction seulement des bénéfices d’une société — se situait à 0,88 $US par action. Et ce, malgré le fait que le titre d’Apple ait été fractionné en 28 entre-temps… « C’est fini, l’effet Jobs. Ce qui s’est passé depuis 10 ans appartient à Tim Cook », ajoute M. Langevin.

Apple et Jobs dans dix ans

 

Où sera Apple dans dix autres années ? Les spéculations vont bon train. La voiture électrique et autonome appelée projet Titan, qui selon les rumeurs est parfois en production, parfois abandonnée, continue de faire les manchettes des sites spécialisés en technologies. Des lunettes de réalité augmentée — qui pourraient afficher du contenu tiré d’Internet à même leurs lentilles, par exemple — sont un autre gadget dont les inconditionnels d’Apple aiment entendre parler.

Difficile de prédire ce qui se réalisera. Des analystes juraient dur comme fer il y a dix ans qu’Apple était sur le point de vendre des téléviseurs, ce qui ne s’est jamais concrétisé. Et Cupertino connaît aussi sa part d’échecs : les enceintes connectées et l’Internet des objets sont des créneaux en forte croissance qui appartiennent davantage à Amazon et Google qu’à Apple.

Photo: Paul Sakuma Associated Press

Steve Jobs, ici photographié en 1984, soit un an avant son expulsion du siège de p.-d.g.

Mais comme le rappelle François Têtu, gestionnaire de portefeuille chez RBC Dominion valeurs mobilières, Apple a quelque chose que ses rivaux n’ont pas : des adeptes inconditionnels de tous les âges. Et si les plus âgés ont beaucoup dépensé pour acheter des produits Apple, certains des plus jeunes s’enrichissent grâce à Apple et à son titre boursier. C’est un des plus recherchés sur les plateformes de courtage direct prisées des jeunes investisseurs autonomes, justement.

« En dix ans, malgré la volatilité, Apple a enrichi ses dirigeants et ses actionnaires, mais elle a aussi enrichi des épargnants partout dans le monde », dit M. Têtu. Ce qui ajoute au prestige d’une marque complètement transformée ces dix dernières années. Est-ce que Steve Jobs se reconnaîtrait dans le géant californien défendant ces jours-ci la diversité, l’inclusion et la vie privée ?

Steve Wozniak, qui a cofondé Apple avec Jobs et le financier Ronald Wayne, a récemment tourné la page sur Apple. Jobs, reconnu pour sa gestion parfois caractérielle et pas très respectueuse, cadre certainement mieux dans l’époque qui l’a vu naître que dans la décennie actuelle. Mais cela fait partie de sa légende. Car le créateur du Mac et de l’iPhone n’est pas près d’être oublié. Ou peut-être juste un peu…

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