L’offre québécoise reste anémique sur les plateformes américaines

Seule Netflix a augmenté significativement son offre québécoise. La californienne a en fait plus que quintuplé le nombre de productions d’ici au cours des deux dernières années, les faisant passer de 5 à près de 30.
Photo: Guillaume Levasseur Archives Le Devoir Seule Netflix a augmenté significativement son offre québécoise. La californienne a en fait plus que quintuplé le nombre de productions d’ici au cours des deux dernières années, les faisant passer de 5 à près de 30.

La trentaine de titres québécois offerts sur Disney Plus, Amazon Prime Video et Netflix ne totalisent que 0,1 % de leur offre canadienne, selon les données colligées par Le Devoir. Des distributeurs québécois de films et de téléséries peinent toujours à vendre leurs productions à ces géants américains de la diffusion en continu.

Pour arriver à ces chiffres, Le Devoir a parcouru en septembre l’entièreté des catalogues de productions offertes au pays par Disney Plus, Amazon Prime Video et Netflix. Ceux-ci sont constamment mis à jour sur JustWatch, un moteur de recherche qui met en ligne les titres disponibles sur une vingtaine de plateformes de diffusions en continu, dont celle des géants américains.

Constat : le nombre de productions québécoises y est anémique. En septembre, elles étaient inexistantes sur Disney Plus, présente au pays depuis 2019. Pour sa part, l’offre d’Amazon Prime Video ne dépasse pas cinq productions québécoises sur les quelque 1400 titres de son catalogue canadien.

Seule Netflix a augmenté significativement son offre québécoise. La californienne a en fait plus que quintuplé le nombre de productions d’ici au cours des deux dernières années, les faisant passer de 5 à près de 30.

Plusieurs titres aujourd’hui disponibles sur la plateforme californienne proviennent d’une entente récemment conclue avec Les Films Séville. Le principal distributeur québécois de Netflix a lancé une offensive dans les derniers mois en adaptant son modèle de distribution aux réalités des plateformes, explique Patrick Roy, président des Films Séville.

L’entreprise a soumis aux diffuseurs en ligne une sélection de 100 films distribués en salle dans la dernière décennie. « D’entrée de jeu, on leur a dit que, s’ils souhaitaient faire des offres sur ces films-là, on privilégiait un modèle non exclusif. Cela veut dire que d’autres plateformes pourraient présenter ces films en même temps », dit M. Roy.

« Historiquement, tous nos partenaires — télédiffuseurs et plateformes — achètent des droits exclusifs. Et c’est ce qui explique que certains films ne peuvent pas se retrouver sur des plateformes et que le contenu québécois y soit moins présent », explique-t-il.

Et l’approche des Films Séville a porté les fruits escomptés. Le distributeur annonçait en juillet que près de 70 titres de films québécois — qui avaient engrangé 110 millions de dollars au box-office — seraient offerts sur Netflix, Club illico, Crave et ICI Tou.tv Extra. « On est toujours en discussion avec Amazon, et j’ai bon espoir qu’on va réussir à conclure une entente », indique Patrick Roy.

Or, l’entreprise se trouve dans une position particulière. En 2007, elle a été rachetée par l’américaine Entertainment One (eOne), elle-même rachetée en 2019 par Hasbro, titan des jeux et des jouets.

« C’est certain que, lorsqu’on a un certain poids — et c’est la même chose dans d’autres industries —, on est capable de négocier des choses qu’il est impossible de faire pour des plus petites entreprises. On a un historique et on a un volume », fait-il remarquer.

La naissance des agrégateurs

Force est de constater que la réalité est tout autre pour de plus petits distributeurs québécois qui peinent toujours à attirer l’attention des géants américains. « C’est difficile d’obtenir les contacts [pour les joindre] et d’être en communication avec eux, tant avec Amazon Prime que Netflix », concède Chantal Pagé, p.-d.g. de Maison4tiers.

Non seulement les intervenants de ces multinationales changent régulièrement, mais ils se trouvent généralement à l’extérieur du pays. « À part l’entente entre Les Films Séville et Netflix, on ne peut pas dire que ça fonctionne facilement », note-t-elle. Elle précise par ailleurs que Netflix semble montrer davantage d’intérêt que ses concurrents internationaux au financement des productions locales et à l’achat de contenu québécois.

Pour donner une voix à ceux-ci, un nouveau type d’intermédiaires a vu le jour : les agrégateurs. Ces derniers sont pour ainsi dire « les distributeurs des distributeurs », explique Jean-Christophe J. Lamontagne, président et fondateur de h264 Distribution. « Les agrégateurs ont un peu été inventés par les plateformes elles-mêmes pour simplifier le processus de mise en ligne. »

Il serait trop compliqué pour les géants américains de négocier avec l’ensemble des distributeurs à l’échelle mondiale, estime M. Lamontagne. « Ils ont plutôt décidé d’octroyer des permis à des compagnies ciblées. Ils ont dit aux autres : “Si vous voulez nous livrer du contenu, passez par ces sociétés-là” », résume-t-il.

Lors de sa création en 2015, h264 Distribution — alors spécialisée dans la distribution de courts métrages — a constaté que les agrégateurs étaient presque exclusivement américains et européens. Dès lors, l’entreprise a fait les démarches nécessaires pour obtenir des permis d’agrégateur auprès de plateformes.

« Chacune d’elles décide comment elle veut travailler. Ce n’est pas du tout un processus qui a été standardisé. C’est une façon de faire qui a commencé dans le secteur de la musique et du livre dans un premier temps — parce qu’ils ont vécu leur révolution numérique un peu avant le cinéma. »

L’offre québécoise est appelée à augmenter, car l’intérêt des plateformes pour le contenu francophone du Québec est réel, selon lui. Lors d’une rencontre à Los Angeles avec des représentants d’Amazon, h264 Distribution a pensé profiter de l’occasion pour proposer des titres anglophones et ainsi se montrer plus attrayant.

Chacune d’elles [les entreprises des agrégateurs] décide comment elle veut travailler. Ce n’est pas du tout un processus qui a été standardisé. C’est une façon de faire qui a commencé dans le secteur de la musique et du livre dans un premier temps — parce qu’ils ont vécu leur révolution numérique un peu avant le cinéma.

 

« À un moment donné, les gens d’Amazon nous ont arrêtés pour nous dire : “Vous venez du Québec, quel est votre contenu francophone ? Parce que c’est ce que l’on veut…” Leur objectif, c’était de travailler avec nous parce qu’on a un pied dans cette culture et qu’on peut donner accès à ce contenu-là », souligne-t-il.

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