Quelle vision économique la Chine a-t-elle choisie?

Le président de la République populaire de Chine, Xi Jinping
Photo: Noel Celis Agence France-Presse Le président de la République populaire de Chine, Xi Jinping

Ces derniers temps, la Chine donne des sueurs froides aux entrepreneurs et aux investisseurs à coups de réglementations dans plusieurs secteurs économiques : durcissement contre l’endettement des promoteurs immobiliers, nouvelles règles pour les secteurs des nouvelles technologies et du jeu vidéo, interdiction des cryptomonnaies… À l’approche du 20e Congrès national du Parti communiste chinois, Pékin cherche une fois de plus à se distancier du capitalisme à l’américaine. Le Devoir fait le point sur ce concert de mesures.

Engagée dans une purge de ce qu’elle qualifie d’excès du capitalisme, la République populaire de Chine de Xi Jinping multiplie les missives réglementaires et nombreux sont les secteurs à écoper. Le dernier en date : l’immobilier, alors que le géant Evergrande, qui croule sous les dettes, vacille.

En août de l’année dernière, la Chine a introduit de nouvelles règles pour le secteur, les « trois lignes rouges », destinées à limiter l’endettement des promoteurs immobiliers. Le non-respect de ces règles coupant l’accès à de nouveaux prêts bancaires, Evergrande s’est retrouvée piégée dans l’endettement où elle s’était enlisée et menace aujourd’hui d’entraîner le reste du secteur dans sa chute.

D’autres grandes entreprises chinoises écopent. Les géants technologiques, entre autres. Ces derniers se sont fait rappeler à l’ordre par Pékin, qui a serré la vis en matière de collecte de données personnelles et qui a sévi à coups d’amendes salées contre les géants numériques enfreignant les règles antimonopoles — comme Alibaba, l’équivalent chinois d’Amazon, au printemps.

Il faut dire qu’Alibaba est particulièrement dans le viseur de Pékin depuis l’automne dernier : son excentrique fondateur, Jack Ma, a essentiellement mis le feu aux poudres en accusant les régulateurs d’entraver l’innovation dans le secteur de la finance en ligne.

« Le discours de Jack Ma a sonné l’alarme des autorités chinoises, qui ont répliqué avec le message suivant : vous devez être plus réglementé, pas moins », explique Sara Hsu, chercheuse invitée à l’Université Fudan de Shanghai.

Résultat de ces réglementations qui font trembler les investisseurs : à New York, l’indice NASDAQ Golden Dragon China, qui suit les actions technologiques chinoises, a perdu la moitié de sa valeur par rapport à son pic de la mi-février.


Les cryptomonnaies, désormais interdites, et le secteur du divertissement ont aussi fait les frais de cette répression — de ce crackdown, comme la désignent les médias anglophones. La Chine a récemment imposé une limite de trois heures de jeux vidéo par semaine aux enfants du pays, officiellement pour limiter leur dépendance aux écrans.

Dans cette lutte contre les excès, les milliardaires sont une cible privilégiée de Pékin, qui veut éliminer les écarts de richesse démesurés. Les ultrariches doivent se tenir à carreau et contribuer à l’enrichissement collectif plutôt que personnel. On les force désormais d’ailleurs à le faire ; les entreprises Alibaba, Meituan (le géant de la livraison de nourriture) et ByteDance (la maison mère de TikTok) ont en commun d’avoir été particulièrement généreuses en dons divers ces derniers mois.

Asseoir la primauté du Parti communiste

 

Pourquoi la Chine assomme-t-elle ses propres entreprises ? La répression actuelle survient à un moment particulier, fait remarquer George Magnus, associé au Centre sur la Chine de l’Université d’Oxford, au Royaume-Uni.

« Ce crackdown réglementaire porte l’étampe d’un plan conçu pour renforcer la primauté du Parti et de l’appareil d’État, tout en mettant à genoux le secteur privé à l’approche du20e Congrès national du Parti communiste en octobre 2022, où Xi devrait rompre avec la tradition et rester au pouvoir pour un troisième mandat, au moins, en tant que président — ce qui ne s’est pas produit depuis l’ère Mao », expliquait-il dans un rapport publié par Goldman Sachs.

Ce crackdown réglementaire porte l’étampe d’un plan conçu pour renforcer la primauté du Parti et de l’appareil d’État, tout en mettant à genoux le secteur privé à l’approche du 20e Congrès national du Parti communiste en octobre 2022, où Xi devrait rompre avec la tradition et rester au pouvoir pour un troisième mandat, au moins, en tant que président — ce qui ne s’est pas produit depuis l’ère Mao.

 

Les récentes mesures réglementaires doivent donc être comprises comme les pièces d’un plus grand puzzle, celui de « la prospérité commune », colonne vertébrale de la politique de Xi Jinping, selon M. Magnus.

« La Chine entre dans une nouvelle phase de développement », note quant à elle Sara Hsu. « Elle veut passer de la quantité à la qualité en matière de croissance — en ce qui concerne la valeur de la production et la prospérité des travailleurs. Les mesures qu’elle prend sont alignées avec ce plan à long terme. »

Lutte contre les inégalités, contre la domination des géants du Web ou contre l’endettement excessif… Les objectifs sont nobles en soi, note Mme Hsu. Cela dit, la rapidité d’exécution et la poigne autoritaire de Pékin pour réaliser son plan ont terrassé la capitalisation boursière de ses grandes entreprises et ne sont pas sans risques pour l’économie, comme en témoigne le séisme d’Evergrande qui fait trembler le secteur immobilier et qui menace de laisser de nombreux Chinois en attente de leur propriété les poches vides. Entre autres, le joug du Parti communiste pourrait réellement freiner l’innovation à force de réglementations, croit Sara Hsu.

« Pendant longtemps, on a pensé que la Chine commençait à ressembler à l’Occident. Mais elle va en fait dans la direction opposée. Xi Jinping veut s’assurer que la Chine ne devienne pas une copie conforme des économies occidentales. En réprimant les entreprises et en disant qu’elles doivent se conformer aux idéaux de “prospérité commune”, le gouvernement souhaite marquer le coup : il veut faire du “Made in China” à la façon communiste », souligne Mme Hsu.



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