Liés pour le meilleur et pour le pire

Les chaînes d’approvisionnement qui se sont mises en place au cours des dernières décennies, et au centre desquelles se trouve la Chine, ne se défont pas aussi facilement que plusieurs le croyaient.
Photo: Anthony Wallace Agence France-Presse Les chaînes d’approvisionnement qui se sont mises en place au cours des dernières décennies, et au centre desquelles se trouve la Chine, ne se défont pas aussi facilement que plusieurs le croyaient.

Ne brise pas qui veut des liens économiques tissés au fil des décennies. Pas même les pays développés avec un partenaire aussi problématique que la Chine, ni cette dernière avec les autres d’ailleurs.

La tendance semblait pourtant irréversible. Cela faisait des années que les pays occidentaux et leurs entreprises cachaient de plus en plus mal leur frustration face à la lenteur de Pékin à mettre fin à l’avantage commercial déloyal dont profitent ses nombreuses sociétés d’État, au transfert forcé de la propriété intellectuelle des compagnies étrangères et aux barrières à l’accès au marché chinois.

Puis est venu s’ajouter le président Trump, bien décidé à forcer chacun, à coups de rhétorique incendiaire et de tarifs commerciaux, à choisir son camp, entre les États-Unis et la Chine. La pandémie de COVID-19 aurait dû accélérer ce grand découplage économique en montrant, notamment avec les vaccins et les équipements médicaux, qu’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, en plus de venir mettre sens dessus dessous les chaînes d’approvisionnement mondiales.

Un certain découplage ne semblait pas déplaire à la Chine non plus. Pékin a maintes fois exprimé le souhait de réduire sa dépendance aux exportations de biens et aux investissements étrangers afin de devenir une économie plus « normale », c’est-à-dire principalement tournée vers sa consommation intérieure et le secteur des services. Et puis, ayant désormais l’ambition de passer du statut de simple fabricant à inventeur, notamment en matière de technologies de l’information, d’automatisation et d’économie verte, on avait déjà commencé à s’y montrer plus distant à la concurrence étrangère.

Quel découplage ?

Or, non seulement les exportations — comme les importations — de la Chine n’ont pas diminué depuis deux ans, mais elles ont augmenté, constatait au mois d’août une analyse d’Oxford Economics. Qui plus est, cette hausse de ses échanges est essentiellement attribuable aux économies développées, les exportations vers les États-Unis regagnant une partie du terrain perdu durant les années Trump, alors que ses ventes en Europe et au Japon établissaient de nouveaux records.

Une partie de cette performance sera sans doute temporaire parce qu’elle tient à l’explosion de la demande de matériel médical, d’appareils électroniques, d’ordinateurs et de meubles de bureau liée aux mesures de confinement, au télétravail et à l’aide financière aux travailleurs qui sont venus avec la pandémie. Mais il y a plus que cela, estime Oxford Economics. On est bien obligés d’admettre que « les chaînes d’approvisionnement qui se sont mises en place au cours des dernières décennies, et au centre desquelles se trouve la Chine, ne se défont pas aussi facilement que plusieurs le croyaient ».

Les entreprises étrangères qui voudraient déménager leurs pénates de la Chine vers d’autres cieux constateront rapidement combien il est difficile de trouver une base industrielle offrant autant d’avantages sur le plan technologique, logistique et de la main-d’œuvre ou encore de proximité des fournisseurs, observait au début de l’année le correspondant à Pékin du quotidien Les Échos, Frédéric Schaeffer.

De toute façon, la plupart ne veulent pas partir, ne serait-ce que pour rester au plus près de cet extraordinaire marché de 1,4 milliard de consommateurs. Interrogées par leur chambre de commerce respective, sept entreprises américaines sur dix disaient, l’année dernière, selon le Wall Street Journal, n’avoir aucune intention en ce sens, et six entreprises européennes sur dix affirmaient même, en juin dernier dans Les Échos, vouloir au contraire y renforcer leur présence. Les entreprises de la deuxième économie mondiale ont continué, de leur côté, à déployer leurs ailes dans le monde, constatait The Economist en juillet. En évitant les transactions spectaculaires et en s’effaçant derrière des marques connues (Pirelli, Volvo, les électroménagers GE, etc.), la Chine inc. a appris à se faire moins remarquer.

Des règles communes à trouver

Jusqu’à présent, les politiques des uns et des autres pour forcer un découplage économique n’ont touché qu’une petite partie des échanges mondiaux, constatait le printemps dernier dans Le Monde l’économiste et expert français Sébastien Jean. Et « parce que la spécialisation internationale toujours plus poussée a donné naissance à des chaînes de valeur complexes et enchevêtrées qu’il est impossible de dénouer à court terme ».

C’est dans ce contexte que se sont réunis, cette semaine, les plus hauts responsables américains et européens du commerce international et des affaires étrangères à Pittsburgh, aux États-Unis. Il y a été question des sanctions et contre-sanctions commerciales qu’on s’inflige encore, de part et d’autre de l’Atlantique, depuis Donald Trump, mais aussi d’une éventuelle position commune sur un point qui n’a jamais été nommé dans le programme officiel ni la déclaration finale : la Chine.

Avec elle aussi, il faudra bien finir un jour par convenir de règles communes, avait affirmé la veille au Financial Times la secrétaire américaine au Commerce, Gina Raimondo. Mais « il n’est pas question de parler de découplage », a-t-elle assuré. « C’est une économie trop importante, nous voulons y avoir accès, et ils veulent avoir accès à notre économie. »

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