Des citoyens luttent contre le Goliath de la cryptomonnaie

Il y a déjà trois ans que Bitfarms est venu bousculer la quiétude de résidents sherbrookois. Gourmande en énergie, l’entreprise de cryptomonnaie rapporte d’importants revenus à la municipalité, mais la cohabitation avec les résidents du secteur est difficile à cause de la pollution sonore de la centrale. Récit d’une lutte citoyenne pour retrouver le silence, contre une industrie en plein essor.

Derrière les murs de l’usine de la Pointe, aux abords de la rivière Magog à Sherbrooke, des milliers d’ordinateurs s’activent à résoudre des calculs mathématiques pour miner des bitcoins. Or, depuis l’installation de Bitfarms à Sherbrooke en 2018, les citoyens se plaignent du bruit émanant de la centrale. Et malgré des investissements de plus de 1,2 million de dollars déployés par l’entreprise en infrastructures pour atténuer le bruit, les résidents alentour plaident que rien n’y fait.

« Notre maison, c’était une oasis en ville, et cette centrale est venue tout gâcher », raconte Suzanne Blais, une citoyenne qui habite rue Raimbault, de l’autre côté de la rive. « On ne veut même pas ouvrir les fenêtres, on les ferme parce qu’on est tannés de l’entendre. C’est un bourdonnement, une vibration constante et agressante », ajoute celle qui ne prend plus son café sur sa terrasse extérieure comme elle aimait le faire l’été avant l’arrivée de Bitfarms.

 

« C’est un son qu’on nous inflige 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. On a même une voisine qui a carrément dû barricader et isoler sa fenêtre de chambre qui donnait sur la rivière pour être capable de dormir », raconte quant à lui Marcel Cyr, un autre citoyen qui habite aussi rue Raimbault, à quelques maisons de celle de Mme Blais.

Mais selon certains facteurs, « comme la direction du vent, le plafond atmosphérique, ou l’humidité », la propagation du bruit varie, explique Charles Miquelon, un résident de la rue Denault. Certaines journées sont un peu plus supportables, d’autres intolérables, souligne-t-il.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marc Denault, conseiller municipal, accompagné des résidents Charles Miquelon et Marcel Cyr (de gauche à droite), sur un terrain situé juste en face de la centrale Bitfarms.

« Notre santé mentale et la dépréciation de nos propriétés, ça aussi, c’est important. Pas juste les profits de Bitfarms », dit M. Cyr.

La délocalisation

Devant cette impasse, la Ville de Sherbrooke a finalement annoncé le 8 septembre dernier la conclusion d’une entente de principe avec l’entreprise Bitfarms pour le déménagement de ses installations. D’ici le 28 février 2023, le centre de la Pointe devra définitivement fermer ses portes. Et les activités de l’entreprise seront délocalisées ailleurs sur le territoire sherbrookois, dans un parc industriel régional proche de l’autoroute.

« Je suis en partie soulagée, concède Suzanne Blais, mais j’ai encore des doutes. J’y croirai vraiment le jour où je ne les entendrai plus. »

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Malgré le déménagement du centre de la Pointe d’ici février 2023, Suzanne Blais demeure sceptique. «J’y croirai vraiment le jour où je ne les entendrai plus», confie-t-elle.

Et si les citoyens obtiendront finalement gain de cause avec le déménagement de l’entreprise, ces derniers regrettent d’avoir à subir cette situation pendant encore près d’un an et demi.

D’ici au déménagement de l’entreprise, la puissance utilisée au centre de la Pointe baissera de 30 à 18 mégawatts, au plus tard le 31 mai 2022, selon l’entente. « Mais comment ont-ils défini les 18 mégawatts ? » demande Charles Miquelon. « Même à ce niveau, on pense qu’on va encore entendre du bruit. Alors, on pose la question pour savoir comment ils en sont arrivés à cette suggestion, mais on n’a pas de réponse. »

Les citoyens rencontrés par Le Devoir estiment avoir été abandonnés par le maire dans ce dossier. « Comment un maire à l’écoute peut-il encore permettre cet enfer jusqu’en 2023 pour ses citoyens ? » lance M. Miquelon.

De son côté, le conseiller municipal Marc Denault qui épaule les résidents de son district dans ce dossier estime que « les citoyens se battent contre Goliath ».

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Selon Charles Miquelon, un résident de la rue Denault, certaines journées sont un peu plus supportables malgré le bruit, mais d’autres restent intolérables.

« On n’est pas contre la présence de l’entreprise à Sherbrooke. Tout ce qu’on veut, c’est qu’ils règlent le problème de nuisance. Bitfarms n’est pas la seule entreprise ayant des installations de minage de cryptomonnaies à Sherbrooke et, pourtant, seule Bitfarms dérange », ajoute M. Denault.

Le Réseau ProHost, installé dans une ancienne usine du boulevard Industriel proche de l’autoroute 410, ne fait pas les manchettes comme Bitfarms, notait récemment La Tribune. « On n’a eu aucune plainte », affirmait Robert Gagnon, le directeur général de l’entreprise.

Des amendes contestées

Des plaintes, l’entreprise Bitfarms en a quant à elle accumulé. Actuellement, plus de 20 constats d’infraction ont été remis à l’entreprise, et environ 40 autres sont en attente, selon la Ville de Sherbrooke.

« On les conteste parce que, selon le bruit qu’on cause, on ne pense pas que c’est justifié », intervient Benoit Gobeil, directeur des opérations de Bitfarms, qui rappelle que l’entreprise a mis en place des installations pour atténuer le bruit et tenter de répondre aux demandes des citoyens.

Mis à part les amendes de la Ville, l’entreprise a aussi reçu des avis de non-conformité et une sanction administrative pécuniaire de 10 000 $ en décembre 2020 de la part du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, après plusieurs inspections. « Ça aussi, c’est contesté », explique M. Gobeil.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le directeur des opérations de Bitfarms, Benoit Gobeil, rappelle que l’entreprise a apporté des mesures d’atténuation du bruit et qu’elle tente de répondre aux demandes des citoyens.

L’entreprise, qui n’a toujours pas obtenu son certificat d’autorisation du ministère, était sommée de se conformer aux normes pour le 31 mars 2021. Les résultats d’une étude sonore par le ministère datant du 20 mai n’ont démontré « aucun dépassement des critères sonores établis », mais ceux d’une autre étude réalisée en août sont toujours en cours d’analyse.

En tout, depuis septembre 2019, le ministère de l’Environnement a comptabilisé 82 plaintes contre la centrale de Bitfarms à Sherbrooke. Pour ce qui est des autres sites de l’entreprise, une seule plainte de bruit a été recensée par le ministère pour celui de Magog, alors qu’aucune n’a été déposée pour ceux de Saint-Hyacinthe, de Farnham ni de Cowansville.

L’emplacement rue de la Pointe, proche de résidences et en bordure de rivière, « n’était peut-être pas le meilleur endroit », reconnaît Steve Lussier, le maire de Sherbrooke, qui précise qu’il y a eu des essais-erreurs de la part de l’entreprise, car il s’agit d’une industrie assez nouvelle.

Mais pourquoi ne pas être intervenu pour délocaliser plus tôt ? « On a attendu de voir, parce que l’entreprise a fait des efforts pour faire cesser le bruit en faisant des investissements quand même assez importants. Mais ça n’a pas été adéquat et ça n’a pas nécessairement servi à grand-chose, car on voit que le problème est toujours là », admet-il.

Quant aux infractions transmises à l’entreprise, « ils n’auront pas le choix : il va falloir s’en acquitter au niveau de la Ville parce qu’on a quand même des preuves concrètes de notre côté, souligne le maire. Ce sera à eux de démontrer qu’on n’avait pas à remettre ces contraventions-là, ce qui me surprendrait beaucoup ».

Mine d’or pour le municipal

À Sherbrooke, qui possède son propre réseau de distribution d’électricité, l’industrie des cryptomonnaies représente une importante source de revenus, vu les importantes factures d’hydro-électricité payées par les entreprises qui œuvrent dans le domaine. La Ville retire un peu plus de 6 millions de dollars par année de ce secteur qui regroupe trois joueurs au sein de la municipalité, Bitfarms étant le plus important d’entre eux.

À Magog, qui possède aussi son propre réseau et où Bitfarms a aussi des installations, la municipalité reçoit 1 million de dollars de l’industrie de la cryptomonnaie.

Si le maire de Sherbrooke reconnaît qu’il s’agit de gains économiques importants, il insiste sur le fait que la quiétude des citoyens est primordiale et qu’il n’est pas question d’opposer les intérêts économiques à ceux des résidents.

Il n’en demeure pas moins que la Ville tire largement profit de la présence de l’entreprise sur son territoire, même si celle-ci n’a pas honoré sa promesse de créer 250 emplois (elle compte environ une quinzaine d’employés, sans compter les sous-traitants).

« Présentement, quand on est “pleine charge”, à nous seuls, on rapporte entre 2,5 et 2,8 millions à la Ville de Sherbrooke pour une année complète, souligne Benoît Gobeil, de Bitfarms. Quand on aura atteint notre capacité maximale avec nos nouvelles installations, cela devrait passer à plus de 7,5 millions par année. »

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