À l’école de la pandémie et de la professeure Duflo

La Française de 48 ans s’est fait un nom en évaluant les meilleures façons de lutter contre la pauvreté dans le monde.
Photo: Christine Olsson / TT News Agency / AFP  La Française de 48 ans s’est fait un nom en évaluant les meilleures façons de lutter contre la pauvreté dans le monde.

La pandémie de COVID-19 a brutalement mis en évidence quelques leçons économiques sur la nature humaine, la justice sociale, la responsabilité des gouvernements et des défis mondiaux. Des apprentissages qui, espère la Prix Nobel d’économie Esther Duflo, ne seront pas une fois de plus oubliés par les pays riches, les gouvernements et les économistes eux-mêmes.

Disons que c’est ce qu’on appelle une bonne prise ! Le Département d’économique de l’Université Laval a organisé jeudi une webconférence de la rentrée animée par nulle autre qu’Esther Duflo, professeure au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et colauréate du prix Nobel d’économie 2019 avec son mari américain d’origine indienne, Abhijit Banerjee, et l’Américain Michael Kremer.

Plus jeune lauréate et deuxième femme seulement à remporter le prestigieux prix, la Française de 48 ans s’est fait un nom en évaluant les meilleures façons de lutter contre la pauvreté dans le monde. Pas de façon générale et théorique, mais bien en dépêchant des chercheurs sur le terrain et en y appliquant une approche expérimentale (essai randomisé contrôlé). Humanistes et solidement ancrées dans le réel, ces recherches ne sont pas sans bousculer, à l’occasion, quelques idées reçues chez le commun des mortels, comme chez des confrères économistes.

La crise de la COVID-19 a mis en lumière certaines de ces leçons apprises au fil des ans et offre aujourd’hui une chance en or de les mettre en pratique, a fait valoir Esther Duflo devant les quelque 1800 personnes qui s’étaient inscrites à sa téléconférence jeudi.

Faire confiance aux pauvres

L’une d’elles est le rôle primordial des gouvernements. Souvent accusés de tous les maux, au point d’être aujourd’hui en pleine crise de légitimité, ces derniers restent pourtant les seuls vers lesquels on peut se tourner toutes les fois qu’un problème devient trop difficile pour les marchés. Qui d’autre, ces derniers mois, aurait pu imposer les règles de confinement nécessaires, financer le développement accéléré d’un vaccin et déployer des plans d’aide de centaines de milliards de dollars ? La crise offre une chance aux gouvernements de redorer leurs blasons aux yeux de leur population s’ils gèrent bien l’affaire, mais peut finir aussi par les discréditer complètement s’ils ne se montrent pas à la hauteur de la tâche.

Dans leur aide financière d’urgence aux citoyens, plusieurs gouvernements ont exceptionnellement fait abstraction de cette crainte, largement répandue, qu’en offrant aux gens une protection sociale trop généreuse on risque d’en faire des paresseux qui ne voudront plus travailler. Or, plus d’une dizaine d’études plus tard, les faits montrent non seulement que cette crainte était largement injustifiée, mais aussi que là où l’aide a été la plus généreuse, le rebond économique a été le plus rapide.

En général, on a beaucoup de difficulté, en tant qu’humains, à se projeter dans un avenir qui est radicalement différent de notre réalité, mais quand on a connu le mois de mars 2020, je pense qu’on est plus capable de le faire

Ce phénomène n’est pas une surprise pour Esther Duflo, qui l’avait déjà maintes fois constaté dans des expériences passées menées dans des pays en développement, au point de conclure qu’il y faudrait un revenu universel « ultrabasique » permettant au moins aux gens de se nourrir et de se loger. « Il faut cesser de se méfier des pauvres et d’avoir peur de les rendre paresseux », aime-t-elle dire. Attachée à la réalité du terrain, elle prend tout de suite le contrepied de ceux qui en déduiraient qu’un revenu minimum universel serait aussi la voie à suivre dans les pays riches. C’est que, contrairement aux pays pauvres, on y dispose des moyens d’apporter une aide beaucoup plus généreuse, mais aussi beaucoup mieux ciblée.

Communauté de destin

La crise n’offre pas seulement une chance de retrouver grâce aux yeux de la population aux gouvernements, elle l’offre aussi aux experts, pense l’économiste. Bien forcée d’admettre que la science avait raison la première fois qu’elle a tiré la sonnette d’alarme lorsqu’un obscur coronavirus a commencé à s’étendre sur la planète il y a presque deux ans maintenant, cette population (et ceux qu’elle élit) prêtera peut-être maintenant une oreille plus attentive à ces autres experts qui parlent d’un autre danger collectif, le réchauffement climatique, et des meilleurs moyens d’y faire face. « En général, on a beaucoup de difficulté, en tant qu’humains, à se projeter dans un avenir qui est radicalement différent de notre réalité, mais quand on a connu le mois de mars 2020, je pense qu’on est plus capable de le faire. »

La pandémie de COVID-19 a aussi placé les pays riches et les pays pauvres dans une « communauté de destin » où les premiers ne peuvent pas espérer être à l’abri de nouveaux variants tant que les seconds n’auront pas aussi été vaccinés, a observé Esther Duflo. Le même problème se pose aussi dans la lutte contre les changements climatiques, les pays riches ayant besoin que le reste de la planète accepte de strictement encadrer leur développement futur pour qu’on arrive à réduire les dommages. Malheureusement, un véritable effort pour aider la vaccination dans les pays en développement se fait toujours attendre. C’est dommage parce que l’occasion est belle « de construire un socle de confiance commune qui permettrait de répondre ensemble aux grands défis auxquels nous devons faire face, y compris les changements climatiques. 

À voir en vidéo