Pesticides : l’Ordre accepte enfin de séparer les fonctions

Le gouvernement souhaite resserer l’encadrement autour de l’utilisation des pesticides dans les fermes québécoises. 
Photo: Renaud Philippe Archives Le Devoi Le gouvernement souhaite resserer l’encadrement autour de l’utilisation des pesticides dans les fermes québécoises. 

L’Ordre des agronomes du Québec (OAQ) a annoncé ce matin que les rôles de conseiller et de vendeur de pesticides seront séparés. Cette pratique de double fonction « qui éclabousse la profession depuis les dernières années », a décrit la présidente de l’Ordre, Martine Giguère, sera ainsi revue plus en profondeur pour en finir avec « l’apparence de conflit d’intérêts ».

Dernier jalon en date dans l’encadrement autour de l’utilisation des pesticides, cette décision a été prise dans le cadre du projet de modernisation de la Loi sur les agronomes, mandaté par le gouvernement Legault.

Le ministre de l’Agriculture André Lamontagne avait pour sa part demandé à plusieurs reprises de mettre fin à cette « ambiguïté ». Il a qualifié jeudi cette annonce de « bonne nouvelle » et de « changement conforme » à ce que son gouvernement a demandé pour cette modernisation. « Cela répond également aux préoccupations et aux attentes légitimes de la société pour renforcer le sentiment de confiance envers les services des agronomes », a-t-il déclaré.

Quant à la mise en œuvre de cette séparation, aucun détail n’a encore filtré. « Il est prématuré pour l’Ordre » de répondre à la question de l’instauration de cette séparation, a indiqué au Devoir la responsable des communications, puisque « les travaux [de modernisation] sont en cours et ne sont pas complétés ».

Thibault Rehn, coordonnateur de Vigilance OGM qui mène entre autres la campagne « Sortir du glyphosate », s’est inquiété de ce manque de précisions. « On espère que cette annonce va mettre fin aux conflits d’intérêts et séparer véritablement les deux rôles, mais on attend toujours les détails », a-t-il affirmé au Devoir, ne voulant pas se réjouir trop vite.

Manque d’indépendance décrié

Jusqu’à maintenant, un agronome pouvait recommander l’utilisation d’un pesticide et toucher une forme de rémunération pour la vente de ces mêmes substances. Cette possibilité a été décrite comme un manque d’indépendance par plusieurs agronomes dissidents et souvent comparée à un médecin qui serait aussi pharmacien. Elle est en outre vue comme un frein potentiel à la diminution du volume de pesticides. Les agronomes-vendeurs sont responsables d’une partie importante des prescriptions agronomiques, a-t-on notamment appris en 2019.

Lors de la commission parlementaire sur les pesticides en 2019, plusieurs intervenants, dont l’Union des producteurs agricoles (UPA) et des groupes environnementaux avaient demandé de séparer ces deux rôles.

Mais l’OAQ n’avait pas encore accepté de procéder à cette séparation, resserrant plutôt les formes de rémunération acceptées des conseillers-vendeurs et misant sur la transparence. Les concours de vente et les commissions ont par exemple été interdits. Les agronomes doivent aussi déclarer annuellement leur intérêt à l’Ordre et à leurs clients, ainsi que justifier chaque geste professionnel de manière « traçable ».

Il faut dire que les membres de cet ordre professionnel étaient très divisés sur cette question. L’agronome Louis Robert avait tenté de se faire élire à la présidence de l’OAQ avec une proposition sur cette division des fonctions. Tristement célèbre à cause de son congédiement du ministère de l’Agriculture après avoir lancé une alerte, il avait échoué à moins de 20 votes près.

M. Robert a aussi appelé à mettre l’Ordre sous tutelle dans son livre publié au printemps dernier. « Notre ordre professionnel est paralysé par ce dilemme qui l’empêche d’assumer sa mission de défense de l’intérêt public », écrivait-il.

Rappelons que cinq pesticides jugés parmi les plus dangereux sont maintenant sous un système de « prescriptions » au Québec : trois néonicotinoïdes souvent appelés « tueurs d’abeilles », ainsi que l’atrazine et le chlorpyrifos. Cette nouvelle réglementation a cependant connu une mise en marche difficile, alors que le gouvernement n’a pu vérifier en 2018 qu’une une fraction infime des documents que les agronomes doivent désormais produire pour justifier le recours à ces produits toxiques.

Chaque année, l’OAQ inspecte aussi une partie de ses agronomes. En 2020, des non-conformités ont été détectées pour près de 30 % des personnes ainsi inspectées, marquant tout de même une amélioration par rapport à 2019. Le contenu de la justification agronomique reste souvent incomplet et certains agronomes soumettent peu de méthodes alternatives à leurs clients, note aussi le rapport annuel 2020-2021 de l’Ordre.

Ce système de prescription a fait diminuer les ventes d’atrazine de 84 % au Québec depuis sa mise en place, selon le bilan le plus récent de ventes des pesticides, soit celui de 2019. La même année a cependant connu un record de vente de glyphosate, un herbicide exclu de ce système provincial. Pesticide le plus vendu dans la province, il représente 54 % des ventes totales en milieu agricole et a atteint une quantité record de près de 1,9 million de kilogrammes cette même année.

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