Michel Nadeau, ou travailler pour le Québec

Michel Nadeau dans un verger de Rougemont, en juin dernier, dans l’oeil de son frère Jacques Nadeau, photographe au «Devoir»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Michel Nadeau dans un verger de Rougemont, en juin dernier, dans l’oeil de son frère Jacques Nadeau, photographe au «Devoir»

Le 13 septembre 1973, Michel Nadeau s’asseyait à un pupitre du quotidien Le Devoir pour commencer sa carrière professionnelle. Aujourd’hui, 48 ans plus tard, nous lui avons demandé quelle a été sa contribution aux différentes étapes du rattrapage économique du Québec. Avec cet article, il signe un point final.

Aujourd’hui, quelque 60 ans après le déclenchement de la Révolution tranquille, le Québec économique est arrivé là où il devait être. « Il y a eu des ratés, mais on a réussi. Nous avons acquis une indépendance économique. Le progrès a été extraordinaire, remarquable. L’économie du Québec a connu une accélération rapide unique au monde, et sa société est l’une des plus dynamiques en Amérique du Nord », s’émerveille Michel Nadeau.

« On a pris notre place, mais il ne faut surtout pas arrêter. Les baby-boomers ont réussi un excellent rattrapage. Ils doivent maintenant appuyer les jeunes pour qu’ils prennent leur place. » Sur ce point, il se dit optimiste. « La relève est là. »

Dix ans au Devoir, une vingtaine d’années à la Caisse de dépôt et placement, dont un an à la présidence de CDP Capital, puis directeur général de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (IGOPP), Michel Nadeau est un acteur de premier rang dans la construction du Québec inc. « J’ai joué un rôle, certes. On peut parler d’une modeste contribution. J’ai répondu présent à chaque étape. »

 
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Dix ans au «Devoir», une vingtaine d’années à la CDPQ, dont un an à la présidence de CDP Capital, puis directeur général de l’IGOPP, Michel Nadeau est un acteur de premier rang dans la construction du Québec inc.

Pour ce faire, il a dû effectuer un virage à 180 degrés. Détenteur d’un diplôme ès arts du collège F.-X. Garneau et d’un baccalauréat en sciences politiques de l’Université Laval, Michel Nadeau se sentait plutôt animé d’une culture humaniste, ses pensées allant à l’opposé de la finance ou de la gestion. Au demeurant, il ressentait davantage un instinct d’entrepreneur que de financier. « Je me serais normalement orienté vers une fonction libérale, pas vers le business, jusqu’à ce qu’un professeur de McGill me dise que les Québécois auront la capacité de prendre des bonnes décisions sur leur avenir que lorsqu’ils auront pris leur place dans l’économie. C’est là que j’ai compris l’importance du rattrapage en économie-finance. »

Il obtient ainsi un Master of Business Administration (MBA) à l’Université Laval. « Je me suis donné comme devoir de travailler pour le Québec. »

Dès son arrivée au Devoir, où il passa cinq ans à titre de journaliste économique et autant d’années comme éditorialiste financier, celui qui se classe dans la famille des nationalistes a défendu la vision que le Québec, ce n’est pas n’importe quoi. C’était aussi l’époque du Régime d’épargne-actions et des moqueries de Toronto, lire de la condescendance de Bay Street. Le journaliste braquait les projecteurs sur des entreprises québécoises à succès, souhaitant voir émerger des vedettes du monde des affaires. « J’ai créé un business star system inspiré des milieux sportifs et artistiques, mettant en vedette les bâtisseurs du Québec ainsi que les grands du monde des affaires et de la finance québécois. »

Une approche dans la continuité

Cette approche s’est inscrite dans la continuité sous l’action de l’IGOPP, avec sa Murale des grands bâtisseurs de l’économie du Québec. L’initiative vise à rappeler aux prochaines générations les efforts des entrepreneurs qui ont bâti et continueront à bâtir des entreprises importantes et pérennes pour l’économie du Québec, rappelle-t-il, insistant sur l’importance de connaître et de reconnaître le passé.

« On ne réalise pas où nous étions en 1959 et où nous en sommes aujourd’hui. Montréal abrite le siège social d’une vingtaine de multinationales d’importance. On ne voit pas cela à Copenhague, à Rotterdam ni à Amsterdam. Le Québec a misé sur Hydro-Québec et ses autres sociétés d’État, sur la Caisse de dépôt, sur ses grandes entreprises, sur de grandes coopératives, agricoles ou financières, sur ses fonds de travailleurs, un modèle qui ne fonctionne qu’au Québec… Il a repris le contrôle sur ses matières premières. Pour leur part, les établissements d’enseignement universitaires ont créé toute une génération de gestionnaires. Et nous avons mené en parallèle la bataille du français. Bref, une belle époque ! »

Influence de la Caisse de dépôt

Une époque dominée par l’influence de la Caisse de dépôt. M. Nadeau y fait son entrée sous l’invitation du président Jean Campeau, à un moment où l’institution vibrait au son du slogan « Faisons des Québécois un peuple de propriétaires ». « Jean Campeau était une source d’inspiration extraordinaire. Il était doté d’une culture de missionnaire. » Michel Nadeau défendait le double volet de la mission de la Caisse, soit le rendement et l’essor économique du Québec, un double mandat oublié sous la présidence des deux prédécesseurs, mais que reprenait Jean Campeau. « Quand on négociait une transaction, il fallait aller chercher le meilleur rendement possible et, au prix d’un effort supplémentaire, obtenir des retombées pour l’économie québécoise. »

« J’avais cette obsession d’ajouter une valeur additionnelle pour le Québec, de convaincre chaque employé de faire un effort supplémentaire pour des retombées économiques. » Il revient à cette transaction impliquant la vente de Provigo à Loblaw, la Caisse ayant obtenu un prix bonifié et l’engagement de dix ans d’acheter des produits québécois dans une forte proportion. Le patron de Loblaw « chialait que ça ne s’était jamais fait, mais too bad ».

Ou à celle de Vidéotron. Ted Rogers avait convaincu Claude Chagnon. « Rogers m’avait appelé pour me dire de laisser aller, mais on a dit “non”. Nous avions un droit de premier refus, on l’a exercé. Rogers était découragé tout comme Chagnon. Les deux faisaient des pressions auprès de [Bernard] Landry. On est allé voir Pierre Karl Péladeau et on a fait un deal. »

La Caisse exerçait parallèlement tout le poids de sa présence dans l’actionnariat, et celui de la taille de ses mandats de gestion ou du volume des commissions de courtage, pour obtenir de ses partenariats une contribution à l’économie locale et un recours aux professionnels québécois. « L’assureur écossais Standard Life voulait gérer 300 millions de la Caisse. On l’a fait en échange qu’il établisse à Montréal le centre de gestion nord-américain, créant ici une vingtaine de bons emplois de gestion », donne-t-il en exemple.

Il se réjouit également qu’en tandem sous la présidence de Jean-Claude Scraire, la Caisse ait déployé des bureaux à l’étranger afin de renforcer l’expertise et les connaissances internationales des spécialistes d’ici. « Nous voulions que les jeunes Québécois se développent et rayonnent à l’étranger. »

Il quitte CDP Capital en 2002. Une période de réflexion s’ensuivra, qui le mènera à contribuer à la création de l’IGOPP en 2005, influencé en cela par le gestionnaire de portefeuille Stephen Jarislowsky, « un grand homme pour l’économie du Québec », souligne Michel Nadeau. L’Institut devenait le seul organisme en Amérique du Nord à offrir à la fois des recherches sur les entreprises cotées en Bourse et des conseils-diagnostics auprès d’entreprises, de PME, d’associations, d’institutions et d’organisations. Son mandat s’attardait au cœur de la relation entre la direction, les conseils d’administration et les parties prenantes.

« Yvan Allaire était, avec Mihaela Firsirotu, l’auteur le plus prolifique en matière de gouvernance au Canada. Moi, je m’occupais du deuxième volet. Nous avons réussi à régler plus de 350 problèmes d’organismes qui étaient paralysés, avons contribué à résoudre des problèmes qui rendaient les gens malheureux. » Michel Nadeau a quitté l’IGOPP en 2020.

Souveraineté politique

Tout au long de ce parcours consacré à travailler pour le Québec, Michel Nadeau ne militera pas pour la souveraineté politique. Il va, certes, signer en 1981 un éditorial dans lequel il avouait penser que le Oui pouvait être la meilleure solution pour l’indépendance financière. Mais « je n’ai jamais été ouvertement souverainiste. L’important, pour moi, c’était que les Québécois puissent faire un choix en étant autonomes financièrement. En ayant les moyens d’être indépendants, les Québécois pourront faire un choix éclairé. »

Aujourd’hui, « ce n’est plus à moi de décider. Mes enfants feront le choix de la société dans laquelle ils veulent vivre ».

Serein face à la maladie

Invité à l’émission Samedi et rien d’autre du 28 août dernier afin de présenter les différentes étapes du rattrapage économique du Québec, Michel Nadeau a abordé son état de santé. Dans cette entrevue accordée à Joël Le Bigot, il disait qu’il allait bien. Mais après avoir suivi un traitement de chimiothérapie, il a constaté que la tache noire sur son pancréas « semblait vouloir reprendre du poil de la bête ». La chimiothérapie ayant plutôt ébranlé son organisme, il a choisi « l’option confort ». « C’est la vie. Il y a des maladies cruelles. Celle-ci me donne le temps de dire bonjour, de revoir mes amis, d’échanger les messages d’amour, d’appréciation », dit-il au Devoir. « J’ai vécu une belle vie. J’ai été très heureux. Très heureux aussi dans mes trois grandes fonctions. »



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