Quand le terrorisme influence l’économie

Les files d’attente à la sécurité, le retrait des souliers et la revue des bagages aux rayons X sont maintenant choses communes dans tout aéroport contemporain.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Les files d’attente à la sécurité, le retrait des souliers et la revue des bagages aux rayons X sont maintenant choses communes dans tout aéroport contemporain.

En attaquant les tours jumelles du World Trade Center le 11 septembre 2001, les terroristes s’en sont pris à un symbole du pouvoir économique et financier des États-Unis. Les attentats ont eu des effets immédiats sur l’économie nord-américaine, dont certains perdurent encore aujourd’hui.

Stéfane Marion travaillait déjà dans le domaine des marchés financiers lorsque les deux avions ont heurté le cœur de New York. « Sur le coup, c’était la stupeur sur les différents pupitres. La plupart des gens ont figé », raconte l’économiste en chef de la Banque Nationale.

Les Bourses de Wall Street sont restées fermées pendant quatre jours, puis ont subi d’importantes pertes. Les entreprises privées ont perdu 14 milliards de dollars en biens matériels et 200 000 emplois ont disparu dans la mégapole américaine, selon un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) datant de 2002.

Un moment charnière

 

Or, ces événements sont arrivés à un « moment charnière » pour l’économie américaine, estime M. Marion. « L’économie américaine était déjà chancelante — on venait de vivre l’éclatement de la bulle techno — et la glissade boursière provoquée par les attaques n’a fait que l’enliser davantage », explique l’économiste.

Le 26 novembre 2001, le National Bureau of Economic Research annonce que les États-Unis sont en récession, c’est-à-dire dans une période substantielle de décroissance économique. « Avant les attaques, il aurait été possible que le déclin de l’économie soit trop doux pour être qualifié de récession, peut-on lire dans l’annonce faite par l’organisme américain de recherche économique à l’époque. Les attaques ont clairement approfondi la contraction et peuvent avoir été un facteur important dans la transformation de cet épisode en récession. »

L’émergence de la Chine

Autre événement significatif : la Chine s’est jointe à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en décembre 2001. Selon M. Marion, de nombreuses entreprises américaines, faisant face à une baisse de profit, délocalisent alors leur production vers le pays asiatique. Le Canada accroît aussi ses échanges avec la Chine et ses investissements dans le pays.

D’autre part, les États-Unis réalisent des dépenses militaires astronomiques en lien avec la guerre au terrorisme, déboursant 6000 milliards de dollars entre 2001 et 2019, selon une étude de l’Université Brown.

Or, il s’agit d’un secteur moins productif de l’économie, surtout dans un contexte où cette production se fait beaucoup dans d’autres pays, souligne M. Marion.

« N’eût été des événements de septembre 2001, l’encadrement de la Chine aurait sûrement été différent. Ils ont favorisé son avènement beaucoup plus rapide, analyse M. Marion. Vingt ans plus tard, on se retrouve avec une chaîne d’approvisionnement beaucoup trop concentrée dans certains pays et qu’on remet en question. »

Selon lui, la pandémie a mis en lumière la nécessité de rapatrier une partie de la production de biens au Canada et aux États-Unis.

 

Patrick Leblond, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa, estime quant à lui que les conséquences économiques à long terme des attentats ont été plus modestes.

« Les attentats ont été un point de bascule, mais, rapidement, l’économie américaine s’est remise à croître. L’économie chinoise était déjà dans une erre d’aller, et je ne crois pas que c’est cette récession qui lui a permis de connaître cette croissance », a indiqué le professeur, qui se trouvait à New York le 11 septembre 2001 puisqu’il y étudiait au doctorat.

Il souligne toutefois que les actes terroristes sont venus « s’ajouter » à « différents éléments qui mettaient une pression à la baisse sur l’économie mondiale ».

Par contre, les lendemains des attentats ont permis de prendre conscience du lien entre économie et sécurité, juge M. Leblond.

Bouleversement dans le transport et le tourisme

 

Dans le monde du transport et du tourisme, on se rappelle d’ailleurs comme si c’était hier de ces événements qui ont transformé pour toujours ces industries. « Le camionnage a été difficile pendant des semaines ; il y avait des délais à toutes les frontières », raconte Jean-Robert Lessard, vice-président aux affaires publiques pour le Groupe Robert, qui se trouvait à Detroit au moment de la tragédie.

Les entreprises de camionnage, les chauffeurs et même les entreprises dont la marchandise était transportée devaient soudainement obtenir une certification pour pouvoir entrer aux États-Unis.

 

« Ça a pris deux ou trois ans pour s’adapter aux mesures mises en place », évalue M. Lessard, soulignant que celles-ci ont engendré des coûts importants.

Ça nous a éveillés à la vulnérabilité de notre industrie [du transport aérien]. Avant, tu te rendais à l’aéroport 30 minutes avant ton vol, il y avait peu de vérifications.

 

« Ça nous a éveillés à la vulnérabilité de notre industrie », commente quant à lui le p.-d.g. de l’Association du transport aérien du Canada, John McKenna. « Avant, tu te rendais à l’aéroport 30 minutes avant ton vol, il y avait peu de vérifications.  »

On est loin des files d’attente à la sécurité, du retrait des souliers et de la revue des bagages aux rayons X maintenant inévitables dans tout aéroport contemporain.

M. McKenna souligne que plusieurs compagnies aériennes n’ont pas survécu à la baisse du nombre de passagers, qui a duré plusieurs mois, combinée aux coûts des mesures de sécurité.

Le p.-d.g. de l’agence montréalaise Voyages Constellation, Moscou Côté, a d’abord vécu des semaines catastrophiques, alors que ses clients annulaient leurs vols par dizaines. Mais les activités sont revenues à la normale en plus ou moins quatre mois, raconte-t-il.

La pandémie de COVID-19, elle, a déjà des conséquences encore plus désastreuses sur le tourisme. Ce sont plutôt quatre ans qui seront nécessaires, en partant de mars 2020, pour atteindre une reprise vigoureuse, croit M. Côté.

Mais, tout comme après le 11 Septembre, il est convaincu que son industrie se relèvera. 

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