Une relance vert-de-gris

Selon l’Agence internationale de l’énergie, les mesures fiscales des gouvernements depuis le début de la pandémie étaient surtout des dépenses sanitaires et des mesures d’urgence. Un très faible pourcentage était consacré à des projets énergétiques durables.
Illustration: Cécile Gariépy Selon l’Agence internationale de l’énergie, les mesures fiscales des gouvernements depuis le début de la pandémie étaient surtout des dépenses sanitaires et des mesures d’urgence. Un très faible pourcentage était consacré à des projets énergétiques durables.

Dans les derniers mois, le Canada et les provinces ont annoncé l’injection de milliards de dollars dans des initiatives vertes pour assurer, affirment-ils, une relance économique verte. Or, s’il s’agit bien de sommes records, le pays reste loin du compte s’il veut éviter les hausses catastrophiques de température que prévoit le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) dans son dernier rapport, selon des experts.

« La crise de santé publique n’empêche pas de contrer la crise climatique », déclarait le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, le 17 avril 2020, à l’occasion d’un investissement de 1,7 milliard de dollars pour nettoyer les puits de pétrole abandonnés en Alberta, en Colombie-Britannique et en Saskatchewan. Une mesure parmi d’autres pour tenter de forcer le mariage de raison entre économie et environnement.

Dans son budget déposé en avril dernier, le fédéral proposait d’investir 17,6 milliards de dollars pour une relance verte, soutenant vouloir « bâtir une économie propre » et « lutter contre les changements climatiques ». Les investissements verts atteignent effectivement des sommets, indique Hugo Séguin, partenaire au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM) et conseiller principal chez Copticom, firme-conseil spécialisée dans les questions de transition.

 
17 %
C’est la proportion de la somme globale des mesures vertes allouée jusqu’à présent à la relance postpandémique, selon les données de l’OCDE.

« Mais ce qu’on observe, c’est qu’en parallèle des investissements verts, les gouvernements canadiens ont continué d’investir dans des initiatives brunes », ajoute le spécialiste. Le gouvernement canadien donne du coup l’impression de « vouloir ménager la chèvre et le chou ».

Un constat observé à l’échelle mondiale. En juillet dernier, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) relevait que les mesures fiscales des gouvernements depuis le début de la pandémie — évaluées à 16 000 milliards de dollars américains — étaient surtout des dépenses sanitaires et des mesures d’urgence destinées aux entreprises et aux ménages. Un très faible pourcentage était consacré à des projets énergétiques durables.

« Depuis le début de la crise de la COVID-19, de nombreux gouvernements ont dit combien il était important de mieux reconstruire, pour un avenir plus sain, mais beaucoup doivent encore joindre les actes à la parole », déclarait le directeur général de l’AIE, l’économiste turc Fatih Birol. Résultat : les émissions de CO2 devraient atteindre des niveaux records en 2023 et continuer à croître dans les prochaines années, selon l’organisation.

 

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en arrive à un constat similaire. Les 37 pays membres de l’Organisation ont jusqu’à présent injecté plus de 336 milliards de dollars américains pour des « mesures de positives pour l’environnement ». Or, c’est « peu ou prou équivalent aux fonds affectés à des mesures non vertes », soit des mesures dont les impacts environnementaux sont négatifs ou mitigés, indique l’OCDE.

Les mesures vertes ne représentent que 17 % de la somme globale allouée jusqu’à présent à la relance postpandémique, selon les données de l’OCDE. « Autrement dit, 83 % de ces fonds soit ne tiennent pas compte des dimensions environnementales de la crise soit, pire encore, font reculer les progrès réalisés dans certaines de ces dimensions », note l’organisation.

Pour des « despotes bienveillants »

Professeur spécialisé en finances publiques et en économie de l’environnement de l’Université de Sherbrooke, François Delorme estime que le Canada n’en fait pas assez : « Il faut qu’on accélère les investissements. »

Dans l’expression « relance verte », dit-il, « les mots “relance” et “verte” ne doivent pas avoir la même taille de police. La relance devrait être en “Arial 12” et le terme “vert” ou “écologique” devrait être en “Arial 15”. »

Il ajoute : « Oui, la relance, ça crée des emplois, ça crée des revenus, ça permet aux gens de consommer, ça permet aux États de percevoir des impôts pour financer des services publics. Mais il y a un impératif qui est plus grand que ça, et c’est la lutte contre les changements climatiques, quitte à ce que la croissance soit de 3 % plutôt que de 4 %. »

L’urgence climatique est un contre-la-montre sans précédent, rappelle cet ancien économiste principal de l’OCDE à Paris et collaborateur pour le GIEC. « Moi, je m’en fous qu’on investisse 400 milliards sur 25 ans. Dans 25 ans, il sera déjà trop tard. […] Les initiatives doivent être mises en place dans un horizon de trois à cinq ans. »

La crise sanitaire a révélé la force de frappe des gouvernements, souligne-t-il. « Ils sont devenus à bien des égards des “despotes bienveillants” qui ont forcé la mise en place de mesures [sanitaires] au nom du bien commun. C’est la même chose qui doit se passer dans un contexte d’urgence climatique. »

Est-ce que le Canada et les provinces en font assez ? « Le monde est perfectible », répond Denis Leclerc, président et chef de la direction d’Écotech Québec, organisme qui représente les entreprises des technologies propres. « Avant le 13 mars 2020, l’élan était vert pâle. Depuis, le vert est devenu plus foncé. Mais est-ce que c’est suffisant ? La réponse est non. Mais les mesures et l’argent investi ont tout même augmenté », dit-il.

La présence au pays d’industries historiquement polluantes et énergivores — énergies fossiles, secteur minier — correspond à autant d’occasions à saisir. « Sur le plan du développement technologique, c’est dans les faits un beau terrain de jeux que nous avons », dit-il.



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