Quelle forme pour la reprise économique?

Le rôle de l’achat local a été déterminant dans la survie de nombreux commerçants québécois en 2020.
Illustration: Cécile Gariépy Le rôle de l’achat local a été déterminant dans la survie de nombreux commerçants québécois en 2020.

Stimuler la consommation est un des moyens les plus sûrs pour un gouvernement de contribuer à la croissance économique. Les ménages nord-américains ont remboursé depuis le printemps 2020 une part impressionnante de leurs dettes et ont réussi à épargner à des niveaux inédits. La façon dont les consommateurs dépenseront cet argent accumulé aura un effet direct sur la façon dont l’économie canadienne reprendra forme.

Depuis le début de 2021, les études se suivent et se ressemblent : la situation financière des Canadiens semble s’être améliorée. Abstraction faite du passif immobilier, la dette globale des ménages canadiens a fondu au cours de la dernière année.

L’impossibilité pendant plus d’un an d’engager de grosses dépenses, comme un voyage ou des escapades plus coûteuses qu’une visite à la quincaillerie, a fait que « bien des gens se sont dégagé une marge de manœuvre importante du côté des dépenses courantes », explique Hélène Bégin, économiste en chef pour Valeurs mobilières Desjardins. « Le solde sur les cartes de crédit a énormément baissé, au Québec comme au Canada », assure-t-elle en entrevue avec Le Devoir.

 

Résultat : pendant que la dette hypothécaire explosait de 99,6 milliards de dollars, vu le prix grimpant des maisons, la dette non hypothécaire a baissé d’une somme record de 20,6 milliards de mars 2020 à janvier 2021, observait Statistique Canada à la fin août. L’endettement par carte de crédit a diminué de 16,6 milliards de dollars, un record.

L’économiste du Mouvement Desjardins voit donc les astres s’aligner pour un rebond soutenu des dépenses des ménages au cours des prochains mois. À une condition : que l’indice de confiance des consommateurs demeure élevé. Et que le secteur des services leur soit plus accessible qu’il ne l’a été ces derniers mois.

Éviter la fuite des dépenses

Pour que la relance de la consommation ait un effet bénéfique maximal sur l’économie, il faudrait que les dépenses soient faites au pays, ajoute Mme Bégin.

« L’épargne est là, mais les consommateurs doivent garder un bon niveau de confiance. S’ils restent restreints dans leurs dépenses, moins d’argent finira par être dépensé », dit-elle.

Desjardins estime que bien des consommateurs sont prêts à attendre jusqu’à la fin de 2022 pour dépenser de nouveau dans des secteurs comme le voyage et certaines activités de loisirs plus coûteuses.

Le rôle de l’achat local a été déterminant dans la survie de nombreux commerçants québécois en 2020. Voilà une pratique qui ne devrait pas être abandonnée maintenant qu’on songe à tirer des conclusions des derniers mois pour rebâtir un secteur — la vente au détail — complètement bouleversé depuis un an et demi.

Bien des gens se sont dégagé une marge de manoeuvre importante du côté des dépenses courantes. Le solde sur les cartes de crédit a énormément baissé, au Québec comme au Canada.

Le Panier bleu a été très rapidement mis en place par le gouvernement Legault au plus creux de la pandémie afin de créer un catalogue de produits à forte teneur québécoise. Le site Web prépare une nouvelle offensive ces prochains mois pour continuer de stimuler la consommation locale postpandémique. « C’est un mouvement qui va continuer à exister tant que l’on continuera d’en parler », croit Alain Dumas, son directeur général. « Il suffit de bien sensibiliser les consommateurs aux retombées qu’ont leurs achats sur l’économie. »

Les restrictions imposées depuis mars 2020 par les gouvernements pour lutter contre la COVID-19 et, surtout, les vagues de déconfinement progressives ont grandement transformé l’économie canadienne : les consommateurs se sont rués chez les commerçants dont les portes étaient ouvertes. Le secteur des services, le tourisme et le divertissement tardent encore toujours à redémarrer.

Les entreprises qui profitent de la popularité croissante du commerce de proximité pourraient elles aussi favoriser les fournisseurs locaux pour aider à la relance, ajoute Alain Dumas. « Les commerçants ont eux aussi un rôle dans l’achat local ; le commerce interentreprises est au moins aussi important que celui avec les consommateurs. »

Deux années pour s’en remettre

Selon la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), les PME sont écrasées par un endettement contracté pour traverser la crise.

Pour tout rembourser, « il faudra deux ans aux entreprises en voie de rétablissement pour retrouver un niveau d’activité normal », dit François Vincent, vice-président responsable du Québec au sein de l’organisme pancanadien.

Le vice-président de la FCEI a fait cette déclaration à la fin août alors qu’il présentait les résultats d’un sondage mené auprès des PME du pays sur leur santé financière. En résumé : le virage vers l’achat local leur a été salutaire. Selon la FCEI, 37 % des PME canadiennes estiment que la consommation locale a été « un facteur de survie » pour elles ces derniers mois.

« Depuis le début de la pandémie, nous avons mis beaucoup d’énergie pour convaincre les citoyens qu’ils pouvaient participer au sauvetage de leurs commerces locaux frappés de plein fouet par les restrictions économiques », affirme François Vincent.

La FCEI souhaite que l’habitude perdure. Elle demande d’ailleurs au gouvernement de continuer à stimuler le commerce de proximité, d’abord en définissant des seuils d’achat local dans son propre approvisionnement, mais aussi en aidant les détaillants locaux à aller chercher les acheteurs, en personne ou en ligne.

« Québec a été très actif concernant l’achat local, par ses campagnes de sensibilisation et son appui à la création du Panier bleu. Le gouvernement du Québec a tout intérêt à ce que l’achat local soit l’une des priorités de son plan de relance économique », estime M. Vincent.

Épargner ou ne pas épargner ?

Il reste une question à laquelle les économistes n’ont pas encore de réponse ferme : est-ce que le variant Delta et les éventuelles mutations du virus de la COVID-19 freineront les dépenses des Canadiens ? Déjà, l’évolution du PIB canadien au quatrième trimestre semble plus incertaine qu’elle l’était en juin, conséquence d’une quatrième vague dont on ne sait pas si elle se prolongera jusqu’en 2022. Prudents, sinon carrément inquiets, les ménages canadiens pourraient continuer au moins jusqu’en 2023 à mettre de l’argent de côté, à un rythme trois fois plus élevé qu’avant la pandémie. « Si nous nous trompons et que les Canadiens démontrent un plus grand intérêt à piger dans leurs économies, la croissance de la consommation pourrait être de 7 à 8 % en 2021 et en 2022, soit deux à trois points de pourcentage plus élevée que d’habitude », écrivaient les économistes de la Banque TD plus tôt cette année.

La Banque du Canada est aussi prudente dans ses prévisions. Sa politique monétaire mise sur une réinjection très progressive du pactole estimé à 200 milliards de dollars qui a été mis de côté par les consommateurs canadiens ces derniers mois. Cet été, elle a réduit de 6,5 % à 6 % la croissance anticipée du PIB national si la pandémie devait durer.

Les consommateurs pourraient par exemple se montrer plus patients avant d’allonger des sommes importantes dans des projets de vacances. Mais personne ne va jusqu’à imaginer une nouvelle chute de leur niveau de dépenses. C’est plutôt la nature de ces dépenses qui variera selon les conditions sanitaires et économiques en place.



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