De la crise militaire à la crise économique en Afghanistan

À court terme, le nouveau gouvernement taliban fait face au problème important de trouver de l’argent pour faire fonctionner l’État, les hôpitaux, les écoles, mais simplement aussi l’économie.
Photo: Wakil Kohsar Agence France-Presse À court terme, le nouveau gouvernement taliban fait face au problème important de trouver de l’argent pour faire fonctionner l’État, les hôpitaux, les écoles, mais simplement aussi l’économie.

Le bilan de l’intervention des pays occidentaux en Afghanistan n’est malheureusement pas plus brillant sur le front économique qu’il ne l’a été du point de vue militaire. Et l’un comme l’autre risquent de revenir les hanter.

Le retrait des dernières troupes occidentales ne marque pas la fin du drame afghan, seulement le début d’un nouveau chapitre, a prévenu la semaine dernière l’ancien gouverneur de la banque centrale du pays, Ajmal Ahmady, en entrevue au Financial Times. « Nous assistons actuellement à la fin de la phase militaire. Ce qui commence maintenant, c’est la phase économique. »

À court terme, le nouveau gouvernement taliban fait face au problème important de trouver de l’argent pour faire fonctionner l’État, les hôpitaux, les écoles, mais simplement aussi l’économie. L’essentiel de ses réserves financières, qui s’élevaient en avril à 9,4 milliards de dollars américains, se trouve, en effet, à l’étranger, notamment dans des banques américaines auxquelles Washington lui bloque l’accès.

Le Fonds monétaire international (FMI) a aussi fait savoir qu’il suspendait le versement promis de 460 millions de dollars pour aider le pays à faire face à l’impact de la pandémie de COVID-19, du moins tant que le nouveau régime ne sera pas officiellement reconnu par la communauté internationale, ce que plusieurs pays occidentaux, dont le Canada, ne semblent pas pressés de faire. L’Union européenne a aussi suspendu son aide, tout comme la Banque mondiale mercredi.

Fortement dépendant de l’aide étrangère, qui finançait hier encore environ les trois quarts de ses dépenses publiques, selon la Banque mondiale, le pays avait déjà un mal fou à s’adapter à sa constante diminution ces dernières années en même temps que le départ graduel des forces étrangères. Équivalente à 100 % de son produit intérieur brut (PIB) en 2009, cette aide comptait encore pour presque 43 % de son économie l’an dernier.

Aide surtout militaire

Il faut dire que cette aide de presque 9 milliards par année était largement destinée à un seul secteur, soit celui de la défense et de la sécurité. Dans le cas des États-Unis seulement, cette aide s’est élevée ainsi à un total de 946 milliards entre 2001 et 2021, dont 816 milliards alloués aux troupes américaines, constatait récemment l’économiste Jeffrey Sachs sur le site Internet d’analyse Project Syndicate. Des 130 milliards restants, 83 milliards sont allés aux forces de sécurité afghanes, 10 milliards ont été dépensés dans des opérations de lutte antidrogue et 15 milliards ont bénéficié à des agences américaines présentes en Afghanistan. En fait, seulement 21 milliards seraient explicitement allés à du « soutien économique », à en croire le plus récent bilan américain sur le sujet, mais encore là, principalement pour « soutenir la lutte contre le terrorisme, dynamiser les économies nationales, ainsi que contribuer à l’élaboration de systèmes judiciaires efficaces, accessibles et indépendants », déplorait l’expert.

 
43 %
C’est le pourcentage de l’économie afghane qui était attribuée à de l’aide étrangère l’an dernier. Le montant était de presque 9 milliards de dollards.

Bien sûr, il fallait se défendre contre la menace constante des talibans et il ne peut y avoir d’État solide et d’économie prospère sans ordre et sécurité, mais le lien de dépendance va aussi dans l’autre sens, c’est-à-dire que la capacité de se défendre contre les terroristes et les adversaires du progrès découle au moins en partie des succès remportés par la construction d’un État efficace et d’une économie remplie de promesses, notait cette semaine le chroniqueur du Financial Times Martin Sandbu. Or, le bilan de l’intervention occidentale des 20 dernières années en Afghanistan est loin d’avoir été un succès de ce point de vue, notamment parce qu’on a choisi d’y faire passer l’aide financière par des intermédiaires qui ont fait exploser le niveau de corruption.

Quant aux conditions de vie des Afghans, elles se sont améliorées, mais pas en proportion de l’effort financier et humain déployé. On l’a dit, leur économie officielle repose lourdement sur l’aide étrangère. Presque la moitié des emplois et 60 % des ménages dépendent encore de l’agriculture, rapporte la Banque mondiale. L’insécurité, la faiblesse des institutions, la corruption et le manque d’infrastructures ne font rien pour faciliter la diversification de l’économie ou attirer les investisseurs étrangers. Jusqu’à 80 % de l’activité économique se trouverait dans le secteur informel, dont une bonne part dans des activités illégales, notamment la production d’opium et l’extraction minière.

 
460 millions
C’est le montant que retient le FMI tant que le nouveau régime ne sera pas officiellement reconnu par la communauté internationale. Le montant était destiné à aider le pays à faire face à l’impact de la pandémie.

Le taux de mortalité infantile a tout de même été réduit de moitié depuis le début du siècle et le nombre d’habitants ayant accès à des installations sanitaires a doublé à presque 50 %. La proportion d’enfants au secondaire est passée de 12 % en 2001 à 55 % en 2018, alors que celle des petites filles au primaire a bondi de tout près de 0 % à plus de 80 % et qu’un élu au Parlement sur quatre était une femme l’an dernier, là où il n’y en avait pas une 20 ans auparavant.

Mais plus de la moitié des Afghans vivent toujours sous le seuil de pauvreté, 14 millions d’entre eux souffrent de malnutrition et tous les indicateurs de santé, d’éducation, de liberté, de sécurité ou de confiance dans les institutions les classent encore et toujours parmi les plus mal lotis au monde.

La prochaine phase

Une suspension indéfinie de l’aide au développement et l’imposition de sanctions financières étendues ne forceront pas le départ des talibans et feront surtout mal aux populations les plus pauvres, écrivait cette semaine Vanda Felbab-Brown, du Brookings Institution à Washington. Mieux vaudrait, pendant un temps, se faire une raison et accepter de faire affaire avec le nouveau régime afghan, mais à condition qu’il renonce à quelques-unes de ses pires inclinaisons, comme l’interdiction de l’éducation des filles et du travail des femmes.

Puis, les pays occidentaux n’ont rien à gagner à ce que l’Afghanistan s’enfonce encore plus dans la misère et le chaos. Et pas seulement parce que cela s’est souvent révélé un excellent terreau pour l’intégrisme islamique et le terrorisme.

« Si vous pensez que la situation à l’aéroport [de Kaboul] est mauvaise […], mais qu’ensuite ce sera fini, je crois que vous sous-estimez la situation », disait la semaine dernière le gouverneur Ahmady. « À moyen terme, vous allez voir venir des flots migratoires majeurs venant d’Afghanistan. Et, malheureusement, si l’Europe et les autres pays croient qu’ils pourront stopper cela, ils se trompent. »

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