Les dénominateurs de la pénurie de main-d’œuvre en restauration

Certains restaurateurs, qui ont de la difficulté à trouver suffisamment de travailleurs pour pourvoir les quarts de travail, laissent entendre que les soutiens au revenu du gouvernement dissuadent beaucoup de personnes de retourner au travail.
Photo: Chris Young La Presse canadienne Certains restaurateurs, qui ont de la difficulté à trouver suffisamment de travailleurs pour pourvoir les quarts de travail, laissent entendre que les soutiens au revenu du gouvernement dissuadent beaucoup de personnes de retourner au travail.

Alors que les restaurateurs de tout le pays se démènent pour pourvoir des milliers d’emplois, un refrain connu est réapparu : si le gouvernement ne payait pas les travailleurs pour qu’ils restent à la maison, la pénurie de main-d’œuvre qui sévit dans l’industrie de la restauration n’existerait pas. Les travailleurs, eux, racontent une histoire différente, soulignant les bas salaires et les conditions de travail exténuantes comme les principaux obstacles à l’embauche.

« Il fait chaud. C’est stressant. Les heures sont longues et le salaire est horrible », dit Chantelle Comeau, qui compte 25 ans d’expérience dans l’industrie de la restauration. « Les gens travaillent littéralement au point de s’épuiser pour quelques sous de plus que le salaire minimum. »

La pandémie a eu des répercussions catastrophiques sur les restaurants au Canada. L’industrie a subi certaines des fermetures les plus longues au monde, avec plus de 10 000 restaurants mettant la clé sous la porte.

Cela a également été dévastateur pour les travailleurs. Des centaines de milliers d’employés des services alimentaires ont perdu leur emploi — et certains ne reviennent pas.

 
10 000
C’est le nombre de restaurants à travers le Canada qui ont dû mettre la clé sous la porte en raison de la pandémie qui a forcé la fermeture des restaurants durant de très longues périodes.

Alors que des restaurateurs ont du mal à trouver suffisamment de travailleurs pour pourvoir les quarts de travail, certains laissent entendre que les soutiens au revenu du gouvernement dissuadent des personnes de travailler. « Nous avons perdu beaucoup de travailleurs sans formation et à bas salaire », a indiqué Danny Ellis, propriétaire et exploitant de quatre restaurants au Cap-Breton, une région qui a un taux de chômage de 12,6 %, comparativement à 8,7 % pour la Nouvelle-Écosse en entier.

« Je ne trouve pas de plongeur, dit-il. Surtout, pour les gars dans ce poste, pourquoi reviendraient-ils quand ils sont payés pour rester assis à la maison ? »

Le restaurateur dit qu’il a augmenté les salaires, mais qu’il ne trouve toujours pas assez de travailleurs. Il envisage maintenant de fermer l’un de ses restaurants une journée par semaine, juste pour donner une pause au personnel actuel. « Je vends de la nourriture et de l’alcool à Sydney depuis environ 42 ans maintenant, dit M. Ellis. C’est la pire pénurie de main-d’œuvre que j’aie jamais vue. »

Explications multiformes

Les économistes disent que plusieurs facteurs contribuent à la pénurie de main-d’œuvre dans les restaurants. Ils affirment que la vague d’embauches massives alors que l’économie rouvre a créé une concurrence intense pour le personnel. La situation est exacerbée par le changement de domaine des employés de la restauration, les préoccupations persistantes liées à la COVID-19, la diminution du nombre de travailleurs étrangers et les difficultés à trouver des places en garderie ou dans des camps d’été.

[Les restaurateurs] demandent aux gens de potentiellement renoncer au soutien du gouvernement pour occuper un emploi qui est peut-être à temps partiel, et même ces heures ne sont pas assurées. Ce n’est pas très convaincant.

« Il sera assez difficile de réembaucher un quart de million de personnes d’un seul coup », a indiqué David Macdonald, économiste principal au Centre canadien de politiques alternatives. Soulignant les statistiques récentes, il note que les salaires dans l’industrie de la restauration sont restés relativement stables, tandis que la charge de travail, avec les mesures de nettoyage et de santé et sécurité améliorées, a augmenté.

L’évolution des recommandations de santé publique et une quatrième vague imminente rendent également impossible pour la plupart des restaurateurs de garantir des heures, surtout cet automne, ajoute M. Macdonald.

Il dit que la solution pour trouver plus de travailleurs consiste souvent à augmenter les salaires. « La condition préalable à toute plainte concernant une pénurie de main-d’œuvre est qu’il y a une pénurie — au salaire que je suis prêt à payer, a indiqué M. Macdonald. C’est la pièce qui manque toujours. »

« Ils demandent aux gens de potentiellement renoncer au soutien du gouvernement pour occuper un emploi qui est peut-être à temps partiel, et même ces heures ne sont pas assurées, a-t-il rappelé. Ce n’est pas très convaincant. »

Revenir ou se réorienter ?

C’est cette instabilité qui a poussé certaines personnes à quitter complètement l’industrie de la restauration, explique Scott Marleau, un barman de la région de Toronto. « Nous avons vu de nombreuses fermetures, a-t-il dit. L’instabilité est terrifiante. »

Le barman de 32 ans dit qu’il a fait de petits boulots dans la construction et la production de films pour se débrouiller pendant la pandémie et qu’il reviendra à son poste de chef barman d’un hôtel la semaine prochaine. Mais il ajoute que les confinements répétés ont incité certaines personnes à arrêter et à chercher un emploi dans un autre domaine de façon permanente.

 

Mme Comeau affirme que, lorsqu’elle a été licenciée d’un restaurant, elle a essayé de travailler pour un centre d’appels avant de finalement retourner au service alimentaire. Elle a passé des entrevues pour quelques emplois, notamment chez Tim Hortons, où elle avait travaillé pendant son adolescence. La chaîne de café et de beignets lui a promis des « salaires compétitifs » qui ont fini par être le salaire minimum, dit-elle.

« J’aurais gagné moins qu’il y a 20 ans parce que les gens ne donnent plus de pourboire, a-t-elle souligné. J’avais l’habitude de finir avec 40 $ par jour de pourboires, mais tout le monde paie désormais par voie électronique, donc il n’y a pas de monnaie pour laisser un pourboire. »

Mme Comeau a fini par trouver un emploi dans un hôtel-boutique de la région d’Halifax comme cuisinière à la chaîne pour 14,50 $ l’heure. « C’est vraiment un salaire assez horrible pour la quantité de travail que je fais et les journées de 12 heures que j’y consacre, dit-elle. Si quelqu’un se demande pourquoi il y a une pénurie de main-d’œuvre, il suffit de regarder les chèques de paie des employés de la restauration. »



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