Péladeau dénonce la demande de Bell d’écarter Québecor du sans-fil canadien

Pierre Karl Péladeau s’indigne de voir son homologue chez Bell, Mirko Bibic, accuser Ottawa d’avoir «implicitement subventionné» Vidéotron à hauteur de 4 milliards de dollars pour l’aider à étendre son réseau 5G à la grandeur du Canada.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Pierre Karl Péladeau s’indigne de voir son homologue chez Bell, Mirko Bibic, accuser Ottawa d’avoir «implicitement subventionné» Vidéotron à hauteur de 4 milliards de dollars pour l’aider à étendre son réseau 5G à la grandeur du Canada.

Une nouvelle bataille dans l’incessante guerre opposant Québecor et Bell a lieu ces jours-ci sur le terrain du sans-fil canadien. Pierre Karl Péladeau s’indigne de voir son homologue chez Bell, Mirko Bibic, accuser Ottawa d’avoir « implicitement subventionné » Vidéotron à hauteur de 4 milliards de dollars pour l’aider à étendre son réseau 5G à la grandeur du Canada.

Dans une lettre transmise vendredi dernier au ministre fédéral de l’Industrie, François-Philippe Champagne, dont Le Devoir a eu copie, le dirigeant de Québecor et de sa filiale Vidéotron dénonce la « tactique de dominance » à laquelle se prête son plus important rival dans le marché québécois — et vraisemblablement bientôt canadien — des télécommunications.

« M. Bibic accuse Vidéotron d’avoir profité des règles prétendument laxistes de l’enchère des fréquences de la bande de 3500 MHz qui s’est terminée le 23 juillet dernier », écrit M. Péladeau dans sa lettre, « en achetant supposément au rabais une portion des fréquences mises en réserve par le gouvernement fédéral pour les nouveaux concurrents régionaux tels que Vidéotron. »

De l’avis de tous les analystes, Québecor est le fournisseur qui a tiré le plus grand profit de ces enchères organisées par le gouvernement fédéral à la fin juin. L’entreprise montréalaise a déboursé 830 millions de dollars pour décrocher 294 licences d’exploitation réparties dans plusieurs provinces et sur des zones desservant un total de 30 millions de Canadiens. À titre comparatif, Bell, Rogers et Telus ont respectivement dépensé 2,1 milliards, 3,3 milliards et 1,9 milliard de dollars pour acquérir entre 142 et 325 licences couvrant entre 25 et 35 millions de personnes.

830 millions
C’est le montant qu’a déboursé Québecor pour 294 licences d’opération sans-fil à travers le pays.

Considéré comme un fournisseur régional, puisque sa propre infrastructure ne dépasse pas les frontières du Québec, Québecor a notamment pu miser sur des spectres de fréquence auxquels les trois grands fournisseurs nationaux n’avaient pas accès puisqu’ils étaient réservés aux nouveaux opérateurs ou aux opérateurs indépendants.

Ottawa et le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) réitèrent depuis des années leur souhait de voir émerger de nouveaux joueurs dans le marché du sans-fil, une façon selon eux de faire baisser durablement les prix au pays, reconnus pour être très élevés à l’échelle mondiale. Une sous-enchère réservée à de nouveaux venus était le meilleur moyen d’y parvenir, selon eux.

Au total, une vingtaine d’autres entreprises ont également pu miser sur ces spectres de fréquence, dont Cogeco, une autre société de télécommunications québécoise qu’on s’attendait à voir entrer dans le marché canadien grâce à ces enchères. La compagnie n’a toutefois obtenu que 38 licences au coût de 291 millions de dollars ; des analystes estiment maintenant que l’entreprise pourrait être tentée de revendre ces licences à profit plutôt que déployer son propre réseau sans fil.

« Revoir » les enchères

Dans une entrevue accordée au média anglophone BNN Bloomberg — une propriété de Bell par l’entremise de sa filiale Bell Media —, Mirko Bibic dénonce le résultat des enchères et demande à Ottawa de revoir l’allocation des licences en conséquence.

« De la façon dont elle s’est terminée, cette enchère est devenue une subvention implicite de 4 milliards de dollars pour les joueurs régionaux », a déclaré le p.-d.g. de Bell. « De l’argent provenant des contribuables qui s’en va à des sociétés régionales qui sont, dans certains cas, des joueurs dominants dans leur propre marché : pensez seulement au fournisseur québécois qui a récupéré beaucoup de ces licences réservées. »

M. Bibic laisse entendre que le fait qu’un grand nombre d’entreprises ait pu miser sur les fréquences dans le spectre des 3500 MHz a provoqué une surenchère. Ottawa a d’ailleurs récolté une somme record de 8,9 milliards de dollars en mettant en vente ces spectres de fréquence, soit plus du double que ce que prévoyaient les experts.

Selon le plus haut dirigeant de Bell, la situation se traduira par des coûts plus élevés pour les consommateurs, ce qui va à l’encontre du désir du gouvernement Trudeau de réduire de 25 % d’ici 2023 la facture des services sans fil des Canadiens. « Le gouvernement doit sérieusement revoir tout ça. On ne peut d’une part adopter une politique de réduction des prix, ce qui est louable, et d’autre part concevoir une enchère qui rendra [cette baisse des prix] très difficile », conclut-il.

Une lutte sans merci

 

Une position qui irrite évidemment Pierre Karl Péladeau, qui demande au ministre Champagne de ne pas tomber dans le piège tendu par son rival. « Bell cherche encore une fois à exploiter sa dominance pour nuire aux nouveaux concurrents régionaux comme Vidéotron et ainsi contrecarrer les bénéfices de la politique du quatrième joueur sans fil » mise en place par le fédéral en 2007, écrit-il.

Le patron de Québecor voit dans cette position de M. Bibic une nouvelle tactique dans sa stratégie à plus long terme de freiner la croissance du plus important concurrent de Bell dans l’est du Canada.

« Aveuglement volontaire face au piratage de la télévision satellite durant les années 2000, refus à TVA Sports d’un placement équivalent à RDS dans ses forfaits de télédistribution, blocage de l’entrée de Vidéotron en Abitibi-Témiscamingue par tous les moyens et entrave délibérée de l’accès des concurrents aux poteaux de Bell n’en sont que quelques exemples », énumère M. Péladeau en guise de conclusion.

Le sans-fil est manifestement le plus récent chapitre d’un duel entre Bell et Québecor qui semble loin d’être terminé.

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