Non, le climat n’est pas une «business» comme les autres

L’entrepreneur montréalais Sylvain Carle, s’est transformé en gestionnaire de fonds d’amorçage et dirige ces jours-ci le volet canadien du fonds dédié aux solutions climatiques SecondMuse Capital.
Photo: Sylvain Carle L’entrepreneur montréalais Sylvain Carle, s’est transformé en gestionnaire de fonds d’amorçage et dirige ces jours-ci le volet canadien du fonds dédié aux solutions climatiques SecondMuse Capital.

L’alerte rouge lancée la semaine dernière par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) devrait envoyer un signal fort à la planète économique, sinon à la planète entière : pour éviter le pire, il faudra non seulement créer une industrie pleinement dévouée à minimiser l’impact humain sur la nature, mais il faudra aussi revoir les objectifs de rendement pour tenir compte des bénéfices environnementaux davantage que des bénéfices financiers. C’est un peu le message que l’entrepreneur montréalais Sylvain Carle, qui s’est transformé en gestionnaire de fonds d’amorçage et qui dirige ces jours-ci le volet canadien du fonds dédié aux solutions climatiques SecondMuse Capital, aimerait transmettre aux grands investisseurs s’ils souhaitent faire partie de la solution.



Réflexion dirigée sur certains sujets.

 

L’écoblanchiment à l’horizon 2030

Des centaines de pays, dont le Canada, se sont engagés en vertu de l’Accord de Paris à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % en 2030 par rapport à ce qu’elles étaient en 1990. Le Canada s’est également engagé sous le gouvernement de Justin Trudeau à atteindre la carboneutralité au plus tard en 2050. Or, non seulement le Canada n’a jamais été en mesure de respecter ses cibles environnementales établies par le passé, mais l’investissement dans les carburants fossiles s’est même accru depuis l’élection du gouvernement libéral. Pour croire que le Canada et le reste de la planète respecteront leurs cibles futures, il faudra rapidement mettre en place les bons outils d’audit environnemental, dit Sylvain Carle.

La transformation climatique pour les organisations, c’est comme la transformation numérique dont on parle depuis des années, mais en plus gros encore. Et tous ne vont pas y arriver.

 

« Le climat n’est pas une business comme les autres. La cible dans ce secteur est la décarbonisation plus que le rendement et la profitabilité. Il faudrait donc créer des mesures étalons auxquelles les pays et les entreprises peuvent se rapporter. L’Institut de valorisation des données (IVADO) à Montréal utilise l’expression “intelligence numérique” pour illustrer ce que ça prend. C’est une forme d’intelligence d’affaires qui va au-delà de la croissance financière. Utiliser les mêmes standards, qu’on se trouve à Montréal, Vancouver ou aux États-Unis, par exemple, va faciliter l’expansion de modèles efficaces à l’ensemble du pays ou du continent. »

Le GIEC

Dans ses rapports précédents, le GIEC nous avertissait de l’impact environnemental « extrême » d’une hausse de la température moyenne du climat mondial de 2 degrés Celsius ou plus. Lundi dernier, le regroupement international est allé plus loin en compilant des données et des statistiques concrètes portant sur plusieurs changements environnementaux actuels et à prévoir selon l’évolution du climat : des précipitations plus abondantes dans certaines régions, des zones de sécheresse plus importantes ailleurs, des forêts menacées à peu près partout. La quantité de données publiées par le GIEC est énorme, mais pourrait s’avérer cruciale pour coordonner la lutte climatique, croit M. Carle.

« Ce qui a été publié la semaine dernière est un aperçu du rapport complet qui fournit une quantité massive de données sur de nombreux phénomènes. C’est du “big data” qu’on peut utiliser pour mieux suivre l’évolution de la situation et pour trouver des solutions. Il faudra s’adapter aux changements climatiques et cette intelligence numérique va aider à y arriver. La transformation climatique pour les organisations, c’est comme la transformation numérique dont on parle depuis des années, mais en plus gros encore. Et tous ne vont pas y arriver. »

Le Devoir: À lire le compte-rendu du plus récent rapport du GIEC, on reste avec une certaine impression qu’il va nous falloir un petit miracle pour éviter les conséquences d’un réchauffement planétaire moyen de 2 degrés Celsius avant la fin du siècle. Est-ce le cas ?

Sylvain Carle: Je pense que nous venons officiellement de passer le point de bascule. Des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) à la façon dont on exploite nos ressources naturelles, il va falloir revoir nos modèles. Par exemple, on voit dans le pétrole un actif qui dort sous la terre et dont l’extraction a de la valeur, sans tenir compte de son impact plus large. Le miracle, ce serait de voir une concertation des pays autour de la lutte climatique comparable à celle de la communauté scientifique. 

Les technologies climatiques

Le modèle de l’innovation technologique passe généralement par un investissement privé dans de nouvelles entreprises qui doivent éventuellement produire un certain rendement financier. Ce rendement n’est pas garanti (d’où le « risque » dans le capital-risque), mais au-delà des technologies de rupture et de la transformation des industries provoquée par ces nouvelles entreprises numériques, l’argent demeure le principal carburant du moteur économique derrière le modèle technologique actuel. C’est un modèle difficile à répliquer dans le secteur climatique où le rendement se calcule davantage en mégatonnes de CO2 qu’en millions de dollars…

« Il est surtout difficile de convaincre les grands prêteurs institutionnels d’investir dans des fonds sans une promesse claire de rendement. En ce moment, dans les technos, tout est numérique. L’empreinte carbone des start-up n’est pas très élevée, car il n’y a pas de développement matériel. La lutte climatique est différente : réduire les émissions polluantes d’une cimenterie est une activité très “matérielle” qui demande beaucoup d’investissement dès l’amorçage. Il va falloir revoir les modèles. C’est d’ailleurs pour ça que SecondMuse est partenaire du programme de super cohorte de start-up de la Ville de Montréal qui sera lancé cet automne et qui vise à relever les défis climatiques futurs de la ville. »

Le Québec dans la lutte climatique

Le Québec a un bilan environnemental un peu plus reluisant que celui de la plupart des autres provinces et États d’Amérique du Nord, mais la situation n’est pas rose (ni verte) pour autant. Selon les plus récentes données fédérales à ce sujet, les émissions de gaz à effet de serre de la province ont augmenté annuellement à partir de 2016 et se chiffrent à 83,7 millions de tonnes pour l’année 2019. C’est seulement 3 % sous le niveau de référence de 1990, ce qui laisse craindre que, malgré ses efforts, le Québec ne respecte pas les cibles établies par l’Accord de Paris pour 2030.

« L’hydroélectricité du Québec est assez “propre” pour avoir provoqué un certain déficit d’innovation dans le secteur énergétique. Heureusement, ça commence à changer. Hydro-Québec commence à penser à l’innovation au-delà de la production et du transport d’électricité avec ses divisions Hilo et InnovHQ. On a aussi une stratégie pour éventuellement produire de l’hydrogène. Le potentiel énergétique du Québec est international. »

En un clin d’oeil…

SecondMuse Capital est la division d’investissement de la société américaine SecondMuse, qui se spécialise dans l’amorçage et l’essaimage de modèles d’affaires axés sur le développement durable.

50 millions de dollars : valeur souhaitée de son fonds d’impact climatique montréalais

100 employés présents dans 5 pays

2009 : année de fondation



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