Comme une tonne de briques dans l’économie circulaire

Maçonnerie Gratton parvient en sept secondes à peine à «nettoyer» automatiquement une vieille brique.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Maçonnerie Gratton parvient en sept secondes à peine à «nettoyer» automatiquement une vieille brique.

On reconnaît souvent un mur de brique vieillissant à l’apparition de ventres-de-bœuf. Or, ces gonflements témoignent surtout de l’usure avancée du mortier retenant ensemble des briques qui, elles, sont encore bonnes — à condition de bien les récupérer. Un procédé pour le moment lent et coûteux, sauf pour une maçonnerie de Verdun qui a mis au point une solution de recyclage faisant l’envie des autres maçons, jusqu’en France.

En partenariat avec le Programme d’aide à la recherche industrielle du Conseil national de recherches du Canada (PARI CNRC), Recyc-Québec et la Ville de Montréal, entre autres, Maçonnerie Gratton a créé une machine appelée Brique Recyc qui parvient en sept secondes à peine à « nettoyer » automatiquement une vieille brique. Celle-ci peut alors être réutilisée comme neuve. C’est quatre fois plus rapide que les méthodes actuelles pour récupérer les briques de vieilles constructions.

Depuis qu’on a commencé à parler de notre machine au début de l’été, ça n’a plus arrêté ! Je reçois des appels et des courriels d’un peu partout, même de France ! 

 

Refaire une beauté au métro

Automatiser le recyclage des briques répond aussi à la question de la pénurie de main-d’œuvre. Ce processus requiert normalement de passer plusieurs heures à frotter ou à couper manuellement le mortier collé aux vieilles briques.

Le gouvernement oblige le secteur de la construction, de la démolition et de la rénovation à recycler la plus grande partie de ses matériaux, ou de payer des frais d’enfouissement importants. Dans ce contexte, une machine qui promet d’économiser temps et argent est tout un avantage pour les gens de la construction.

Pas une surprise si, depuis quelques semaines, Tommy Bouillon, président de Maçonnerie Gratton, reçoit de nombreux coups de fil de ses pairs de partout au pays, et de l’extérieur également.

« Depuis qu’on a commencé à parler de notre machine au début de l’été, ça n’a plus arrêté ! Je reçois des appels et des courriels d’un peu partout, même de France ! » dit-il en entrevue avec Le Devoir.

Pas de veine pour tous ces entrepreneurs en construction : ils devront patienter encore un peu avant de pouvoir se procurer leur propre machine à recycler les briques. M. Bouillon compte réserver à ses propres chantiers l’utilisation de son invention dès qu’elle sera fonctionnelle, à partir d’octobre, et au moins jusqu’à la fin de l’année. Si tout va bien, sa commercialisation devrait débuter l’an prochain.

Entre-temps, peut-être aura-t-il un nouveau chantier de taille à gérer : la Société de transports de Montréal (STM) a contacté la maçonnerie pour voir s’il lui était possible de l’aider à restaurer les tunnels de son métro, qui commencent à prendre de l’âge. Car, en plus d’être efficace, la machine Brique Recyc convient particulièrement bien aux conditions de chantiers urbains denses et étroits.

« Dans des chantiers urbains, nettoyer et récupérer est plus avantageux que de remplacer par des matériaux neufs, compte tenu de la difficulté à faire entrer et sortir des matériaux. Avec notre machine, en plus, c’est plus rapide et abordable », résume M. Bouillon.

L’innovation de partout

Le bénéfice de recycler systématiquement la brique est double : cela évite le gaspillage et cela réduit les émissions polluantes.

Par exemple, le réemploi de la brique tirée d’un mur d’une superficie de 1000 pieds carrés (90 mètres carrés) pour le refaire à neuf évite des émissions polluantes équivalant à 5,9 tonnes de gaz carbonique.

Dans ses essais, Brique Recyc a démontré qu’elle pouvait récupérer 99 % des briques qu’on lui soumettait. La machine utilise des lasers pour bien nettoyer les surfaces des briques et leur redonner une apparence pratiquement d’origine. « C’est comme si on avait inventé la scie à onglets à une époque où tout se faisait à l’égoïne », explique M. Bouillon.

Le développement de cette nouvelle approche de rénovation permet un gain majeur en ce qui concerne la réduction des gaz à effet de serre, la réduction des déchets, ainsi que la création d’emploi

C’est certainement la preuve que l’innovation ne vient pas toujours d’incubateurs technologiques et de centres de recherche fondamentale.

« Ce projet répond à d’importants défis en matière de développement durable, d’économie circulaire et de création d’emplois, mais il a aussi le potentiel de servir d’exemple à toutes celles et à tous ceux qui rêvent d’une industrie toujours plus verte », assure d’ailleurs Mélissa Stoia, directrice du développement durable et de l’économie circulaire chez PME MTL, qui a participé au projet Brique Recyc.

Diminuer le gaspillage de ressources en circularisant les matières est une façon majeure de réduire les gaz à effet de serre et représente un véritable avantage économique, croit de son côté la Ville de Montréal.

« Le développement de cette nouvelle approche de rénovation [par Maçonnerie Gratton] permet un gain majeur en ce qui concerne la réduction des gaz à effet de serre, la réduction des déchets, ainsi que la création d’emploi », ajoute Luc Rabouin, responsable du développement économique et commercial au sein du comité exécutif de la Ville de Montréal.

Tommy Bouillon le reconnaît : sans l’apport de ces organismes, sa machine Brique Recyc n’aurait pas vu le jour. « Je n’y serais jamais arrivé », dit-il. « Je suis du genre à rincer mes pots de yogourt le matin pour les mettre dans mon bac à recyclage. Puis, j’arrive au chantier et je vois toutes ces tonnes de vieux matériaux et de vieilles briques. C’est la matière première dans notre métier et on la réutilise très mal. Vu les délais et les budgets de nos clients, on a souvent très peu le temps de tout recycler. Là, on a enfin automatisé le processus et on rend tout ça moins cher. On fait entrer la brique dans le monde de l’économie circulaire. 

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