La construction, secteur clé pour l’économie autochtone

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Un chantier d’une quarantaine de maisons nouvelles à Uashat mak Mani-Utenam

Le secteur de la construction offre un potentiel énorme aux entrepreneurs autochtones au Québec. C’est d’ailleurs dans ce domaine qu’on les retrouve le plus. Ils doivent toutefois composer avec plusieurs défis, dont un manque de main-d’œuvre.

Le bruit et le mouvement des pelles mécaniques sont réguliers dans l’ouest de la communauté innue de Maliotenam. Et ils ne diminueront pas de sitôt, puisque le conseil de bande a annoncé en février la construction de 200 maisons sur cinq ans grâce à un financement de Service aux Autochtones Canada.

Ces nouveaux logements sont plus que les bienvenus, selon l’agent de développement économique Jonathan Pinette-Grégoire. « Il y a une surpopulation. Ce n’est pas rare qu’on retrouve deux ou trois familles sous le même toit. Les 200 vont se remplir vite et le besoin va être encore là », souligne l’employé de la Société de développement économique de Uashat mak Mani-Utenam.

Cette effervescence fait le bonheur de Michel Rock, propriétaire de l’ébénisterie Shakashtueu. « Juste avec ces constructions-là, je vais avoir assez d’ouvrage », dit-il. C’est sans compter le projet de résidence pour étudiants autochtones à Sept-Îles et la forte demande dans plusieurs autres communautés innues de la Côte-Nord.

Dans ses premières années d’activité, M. Rock a fait face à plusieurs difficultés, dont celle d’obtenir du financement. Mais aujourd’hui, son entreprise semble florissante.

L’Innu de Maliotenam a déménagé sa résidence principale en banlieue de Québec pour que son fils, qui vit avec des handicaps, puisse fréquenter une école spécialisée. C’est surtout à distance, dans sa grande maison avec piscine creusée, qu’il gère la croissance de son entreprise. M. Rock souhaite ouvrir prochainement une vitrerie et acheter une deuxième ébénisterie.

« Ma business est en santé, lance celui qui dit posséder six véhicules et trois résidences. Avec la pandémie, les gens rénovent leur cuisine, investissent dans leur maison. Pour la première fois, j’ai dû annuler des contrats. » Ce qui freine M. Rock, c’est la difficulté de trouver de la main-d’œuvre.

Il existait 1250 entreprises ou travailleurs autonomes en construction des Premières Nations ou inuits au Québec en 2015, selon des données du Conseil canadien pour l’entreprise autochtone. Ce serait donc le secteur d’activité comptant le plus d’entrepreneurs autochtones, sur un total d’environ 30 000 employeurs en construction au Québec, selon Statistique Canada. La réalité est différente dans chaque communauté, mais le fort taux de natalité, les investissements du gouvernement du Canada dans les logements et plusieurs grands projets d’exploitation des ressources naturelles ne sont sans doute pas étrangers au phénomène.

Travailleurs recherchés

Par contre, les Autochtones ne représentent que 0,65 % des travailleurs de la construction, indique la Commission de la construction du Québec (CCQ), alors qu’ils constituent 2,3 % de la population québécoise, selon le dernier recensement. Cette situation inquiète la CCQ, qui a mis en branle un processus de consultations et de recherche de solutions pour les intégrer davantage dans l’industrie. La présidente-directrice générale, Diane Lemieux, dit en faire une priorité. Ces futurs travailleurs pourraient venir à la rescousse d’entreprises qui ne savent plus où trouver leurs travailleurs.

J’ai beaucoup de jeunes qui n’ont pas eu énormément de chance dans la vie. Je les amène à un endroit où ils peuvent s’accomplir. C’est à eux de montrer qu’ils sont capables d’apprendre.

« C’est une industrie tissée de dizaines de règlements, avec des exigences pour obtenir des cartes de compétence. On a un job à faire pour qu’ils comprennent bien le fonctionnement de tout ça et se l’approprient », indique Mme Lemieux.

La p.-d.g. évoque plusieurs barrières à la diplomation et à l’emploi, ainsi que des relations interculturelles parfois difficiles. Des changements seront nécessaires pour favoriser leur inclusion, juge Mme Lemieux, dont certains pourraient être réglementaires. Leur mise en place serait réalisable au début de 2022, croit-elle.

M. Rock, lui, engage cinq Innus et trois allochtones dans son ébénisterie, même si son but est de faire travailler d’abord les gens de sa communauté. À certains, il doit tout apprendre. « J’ai beaucoup de jeunes qui n’ont pas eu énormément de chance dans la vie. Je les amène à un endroit où ils peuvent s’accomplir. C’est à eux de montrer qu’ils sont capables d’apprendre », dit l’entrepreneur, qui s’est lui-même sorti de la surconsommation de drogue et d’alcool il y a 14 ans.

Rencontré sur un chantier de Maliotenam, le contremaître, Charlie Vollant, encourage les jeunes à épouser ces métiers. « C’est rough, la construction. Mais j’aime ça parce que tu bouges tout le temps, tu ne fais jamais la même chose, tu apprends tout le temps », dit-il en surveillant « ses gars » trimer dur sur une maison. La compagnie pour laquelle il travaille, Mishkau Construction, engage beaucoup et est prête à former des personnes sans expérience, soutient-il.

Et comme sa communauté continue de grandir et de se développer, il risque fort peu de manquer d’ouvrage dans les prochaines années.

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