La jeunesse autochtone en affaires

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Capteurs de rêves, chapeaux de fourrure et bijoux se côtoient dans Atikuss, le commerce aux murs décorés de tableaux colorés, situé à Uashat, près de Sept-Îles.

Il y a plus de 10 000 entrepreneurs et travailleurs autonomes appartenant aux 11 nations autochtones du Québec, selon le Conseil canadien pour l’entreprise autochtone. Cela correspond à une hausse de près de 100 % en dix ans. Parmi eux se trouvent de nombreux jeunes, fiers de leurs racines, qui conjuguent affaires et mission sociale. Le Devoir vous en présente quatre, originaires de Uashat mak Mani-Utenam, de Wendake et de Kahnawake, qui ont ouvert leurs portes et confié leurs aspirations. Voici un échantillon de l’avenir de l’entrepreneuriat parmi les Premières Nations. Propos colligés par Roxane Léouzon.

Les femmes avant tout Nancy Pinette, future copropriétaire d’Atikuss
 

À première vue, Atikuss peut avoir l’air d’un simple atelier d’artisanat autochtone. Capteurs de rêves, chapeaux de fourrure et bijoux se côtoient dans le commerce aux murs décorés de tableaux colorés, situé à Uashat, près de Sept-Îles. Mais derrière le perlage multicolore ornant les bottes, les mitaines et les mocassins se cachent des femmes autochtones qui combattent des situations précaires en perpétuant des traditions millénaires.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Nancy Pinette, copropriétaire d’Atikuss

« Les bottes sont assemblées ici. On les envoie ensuite à toutes les femmes qui le désirent, que ce soit à Essipit, à La Romaine, à Mingan ou à Montréal. Elles font le perlage et on les rémunère aussitôt qu’elles nous renvoient les bottes », explique Nancy Pinette, la dynamique relève de l’entreprise, qui entretient notamment un partenariat avec le refuge pour femmes Chez Doris, à Montréal.

Plusieurs de ces femmes ont appris cet art de leur mère ou de leur grand-mère, alors que d’autres renouent avec cet héritage par le biais de petites formations. Dans l’atelier de confection au demi-sous-sol de la boutique, Dorothée Leblanc raconte que sa grand-mère n’a jamais voulu montrer ses coutumes ni sa langue à ses enfants, de peur que ces derniers soient stigmatisés par la société québécoise. Elle a appris les techniques nécessaires lorsqu’elle a aidé sa sœur Josée à fonder l’entreprise.

De l’autre côté de l’atelier, Nelly Dominique prépare des élastiques à poser sur des bottes, en suivant un manuel. Elle est employée d’Atikuss depuis février dernier. « Je voulais faire quelque chose de nouveau, surtout que c’est dans ma culture », dit-elle.
 

Mme Pinette observe cette année beaucoup de curiosité pour ses produits et pour leurs histoires. « On a eu beaucoup de visites. Beaucoup de gens posent des questions. Ce qui se passe avec les pensionnats, on dirait que ça crée de l’engouement auprès des Premières Nations. On dirait que tout le monde vient de se rendre compte qu’on était là », constate celle qui se dit toujours franche.
 

Toutefois, ce n’est pas la jeune Innue de Maliotenam qui va s’en plaindre. L’entreprise est en voie de prendre de l’expansion. Elle a obtenu du financement du gouvernement provincial pour construire l’économusée Kapishakanassinitsheshiht à côté de la boutique. « On va avoir un parcours qui va expliquer le processus de confection du mocassin. Les visiteurs pourront voir des employés travailler à travers une vitre », précise Mme Pinette, qui a d’abord travaillé comme gérante avant d’accepter un partenariat d’affaires avec la fondatrice d’Atikuss.
 

Mme Pinette est contente de voir une clientèle allochtone porter les créations de sa grande équipe. Beaucoup d’allochtones craignent toutefois de faire de l’appropriation culturelle. « Je me fais souvent poser la question. Mais il faut partager nos cultures. Il faut être fier d’encourager les entreprises des nations autochtones, chinoises, italiennes. Plus il y a de gens qui achètent nos produits, plus ça aide les femmes, l’économie locale, les trappeurs », dit la souriante jeune femme.
 

Faire déguster sa culture Anna Kahentaronhkwas Lazare, cheffe propriétaire de Messy Kitchen
 

Dans la grande cuisine du restaurant et traiteur Messy Kitchen de Kahnawake, six femmes préparent des boîtes à lunch pour les enfants d’un camp de jour, au son de musique punk-rock.
 

« Nous ne sommes toujours que des femmes à travailler ici », rapporte la cheffe propriétaire, Anna Kahentaronhkwas Lazare, devant son grand comptoir d’accueil rose. « On se soutient, on se comprend, on travaille bien ensemble, on a du plaisir. Nous sommes comme une famille maintenant. » Derrière elle est affiché son logo, un dessin de son visage qui se reflète dans des couteaux de cuisine.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Anna Kahentaronhkwas Lazare, cheffe propriétaire de Messy Kitchen

Forte d’un diplôme d’études professionnelles en cuisine, Mme Lazare avait à peine 22 ans, en 2016, lorsqu’elle a lancé son service de traiteur avec sa cousine. C’était tout petit au départ, puisqu’elles travaillaient à partir de l’appartement de Mme Lazare, sans avoir recours à de l’aide financière. Les associées l’ont fait grandir petit à petit, à mesure que les contrats s’enchaînaient et qu’elles réinvestissaient leurs profits dans l’entreprise.

« Je ne voulais pas avoir de prêt sur les épaules et me préoccuper de le rembourser si jamais nous faisions face à un échec », explique la jeune Mohawk tatouée aux cheveux d’ébène.
 

Sa clientèle a beaucoup augmenté grâce au bouche-à-oreille et à ses publications sur les réseaux sociaux. Écoles, universités, institutions et particuliers du Grand Montréal font appel à son service de traiteur pour des événements spéciaux, alors que les résidents de Kahnawake et des environs commandent des brunchs et des lunchs à la pièce à son restaurant.
 

« Je travaille constamment. Je suis maintenant la seule responsable de l’entreprise. Je n’ai pas vraiment le temps d’avoir des passe-temps. Il faut que je fasse attention de ne pas me laisser submerger par le travail », dit celle qui supervise maintenant une douzaine d’employés. La femme de 27 ans estime que le soutien de sa famille a été primordial lorsqu’elle vivait de l’incertitude, des moments difficiles et l’envie de tout laisser tomber.
 

Mais tout ce travail en vaut grandement la peine. Mme Lazare se sent à sa place. Elle aime cuisiner des ingrédients traditionnels mohawks, comme le chevreuil, l’orignal, le pain de maïs, le saumon fumé, le riz sauvage et beaucoup de baies fraîches. Son prochain grand projet est d’avoir sa propre petite ferme pour alimenter son restaurant. Elle se voit notamment entourée de poules et de légumes dans quelques années. D’ici là, on peut presque toujours la trouver dans la cuisine de son restaurant, en train de rigoler avec ses amies employées.
 

L’art et l’entrepreneuriat dans le sang Kiana Cross, DJ


Manger une Pop-Tart, ces pâtisseries de Kellogg’s qui vont dans le grille-pain, fait partie des premiers souvenirs d’enfance de Kiana Cross. « J’avais des Pop-Tart avec des petits bonbons Pokémon dessus », raconte la jeune Mohawk, dont le nom d’artiste est DJ Poptrt.
 

Mme Cross a aussi grandi à la fin des années 1990 dans le salon de coiffure de sa mère, à Kahnawake, « l’une des entreprises les plus anciennes de la communauté », et en regardant cette dernière accomplir du perlage traditionnel mohawk.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Kiana Cross, DJ

Ces influences, la DJ aux cheveux blond platine les intègre dans son travail et son art. Elle aime l’acid house, les dessins animés et l’esthétique de Windows 95. « Je suis en train d’apprendre à produire de la musique et je veux aussi incorporer des éléments de ma culture, comme des crécelles et des tambours, avec des sons électroniques de synthétiseurs », souligne celle qui a étudié le design graphique et les arts médiatiques. Lors d’un événement en ligne, elle a projeté des images des œuvres de sa mère.


« Au début, je ne mettais pas en avant le fait d’être autochtone. Mais étant donné le manque d’information sur les cultures autochtones, j’ai fini par sentir la responsabilité de partager mes connaissances et d’être une voix pour ma communauté », souligne-t-elle.
 

Cette dernière constate d’ailleurs un respect grandissant dans la société envers les Premières Nations, elle qui s’est retrouvée par le passé dans des « situations inconfortables » au secondaire et au cégep. « Il y a cinq ans, je devais faire un travail sur un génocide et j’ai choisi le génocide autochtone. Mon enseignant m’a dit qu’il n’y avait pas eu un tel génocide, parce que j’étais encore vivante, raconte celle qui fréquente aujourd’hui l’Université Concordia. Maintenant, dans les classes, je sens un changement de direction. » Elle apprécie également que les organisateurs de divers événements musicaux reconnaissent publiquement être situés sur des territoires autochtones non cédés.
 

La pandémie a empêché Mme Cross de pratiquer son gagne-pain lors de mariages, d’anniversaires et de départs à la retraite, mais elle croit avoir gagné au change. Sa participation à de nombreux événements en ligne lui a permis de mettre en valeur son identité et de vendre de la marchandise portant son nom, comme des tuques et des chandails.
 

Les formations en entrepreneuriat et en gestion qu’elle a suivies avec la Commission de développement économique de Kahnawake lui ont été très utiles pour transformer sa passion en source de revenus. Pour elle, l’avenir sera fait de musique et de poignées de main.
 

Un village d’idées Philippe Sioui Durand, fondateur de Yändata’
 

La mission de Yändata’ est d’aider des organisations autochtones et alliées à  transmettre leurs idées et leurs messages. Pour ce faire, son fondateur, Philippe Sioui Durand, s’entoure de collaborateurs pour donner vie à des créations Web et audiovisuelles.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Philippe Sioui Durand, fondateur de Yändata’

« Depuis que j’ai démarré ça il y a quatre ans, je touche du bois, parce que j’ai beaucoup de contrats de différentes organisations », rapporte celui dont le père est un Huron-Wendat de Wendake et la mère, une allochtone.
 

Avec la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador (CSSSPNQL), M. Sioui Durand et son équipe terminent une vidéo d’animation sur un programme découlant du principe de Jordan, visant à donner un accès équitable à des services pour les enfants autochtones. « Le programme n’est peut-être pas assez connu dans les communautés. On explique qu’il existe et que les parents peuvent en bénéficier d’une façon assez simple », indique le jeune homme.
 

Dans une petite vidéo publiée il y a quelques mois, aussi avec la CSSSPNQL, un jeune Huron-Wendat partage de façon humoristique son expérience positive de vaccination contre la COVID-19. Pour un autre projet avec un conseil de bande, M. Sioui Durand gère la conception d’un portail interactif Web visant à transmettre des savoirs traditionnels.

« Il y a beaucoup de choses à faire et à dire dans le monde des Premières Nations », juge M. Sioui Durand, qui nous a donné rendez-vous à la nouvelle place de la Nation-Huronne-Wendat, sur le terrain de l’hôtel de ville de Québec.

Selon lui, ses origines et sa spécialisation font en sorte qu’il a une bonne compréhension des enjeux qui touchent les Premières Nations et qu’il sait comment s’adresser à ses membres.
 

C’est durant son parcours universitaire à HEC Montréal que l’entrepreneur a trouvé sa voie, cherchant à contribuer au rayonnement des communautés autochtones, tout comme son père, le sociologue de l’art Guy Sioui Durand, et son oncle, Yves Sioui Durand, cofondateur de la compagnie de théâtre autochtone Ondinnok. Ce qu’il destinait à être une entreprise de formation dans le domaine audiovisuel s’est transformé en maison de production, étant donné la grande demande en ce sens.
 

M. Sioui Durand ne manque pas de projets, mais de bras. Il engage en priorité des membres des Premières Nations, mais ce n’est pas toujours possible. Il constate qu’il manque de personnes souhaitant travailler dans ce domaine. « On doit faire front commun, avec les autres entrepreneurs dans mon domaine, pour se parler, trouver des solutions, échanger des processus, parce qu’il y a tellement un grand potentiel », juge-t-il.
 

Une telle collaboration serait dans l’ADN de Yändata’, qui signifie « rassemblement de maisons longues », ces habitations traditionnelles huronnes-wendates qui constituaient autrefois des villages.
 


 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que Nancy Pinette était copropriétaire de l'entreprise Atikuss, a été modifiée.

 



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