Autochtones et allochtones: la réconciliation par l’économie

La communauté innue de Uashat mak Mani-utenam
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La communauté innue de Uashat mak Mani-utenam

Les gens d’affaires de Sept-Îles et des communautés innues voisines regardent ensemble vers l’avenir. Ils savent qu’ils doivent compter les uns sur les autres pour que prospère leur vaste coin de pays situé entre les mines et le fleuve.

Dans la cuisine d’un bungalow de Maliotenam, les effigies d’outardes sont omniprésentes : suspendues au plafond, dessinées sur le tapis de l’entrée, accrochées au mur. Pour Philomène et Éric Fontaine, elles symbolisent le travail d’équipe. La mère et le fils se parlent en innu-aimun avant d’exhiber un grand certificat encadré attestant qu’ils ont gagné le prix « Ashineun » au gala de la Chambre de commerce de Sept-Îles Uashat mak Mani-utenam en 2019. « Ça veut dire “fierté” », souligne le plus jeune de ce duo à la tête de Sanitation Pashkui, dont l’emblème est le fameux volatile.

La fierté. C’est ce qu’ils ressentent devant les succès de leur entreprise, un bébé qu’ils font grandir depuis plus de 15 ans. « On fait le ménage. On a commencé par les salles communautaires ici et à Uashat », raconte Mme Fontaine, alors que de la musique populaire québécoise emplit gaiement l’espace sonore.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Philomène et Éric Fontaine, mère et fils, copropriétaires de l’entreprise Sanitation Pashkui, dans une forêt sur le bord du fleuve Saint-Laurent, près de Maliotenam.

Ils ont maintenant des contrats avec Minerai de fer Québec, à Fermont, et font travailler une quarantaine de personnes, presque entièrement des Innus. « On veut montrer que nous aussi, les Autochtones, on est de bons travailleurs, même si on n’est pas beaucoup scolarisés. On veut aider notre communauté », indique M. Fontaine avec calme et conviction.

La mère ouvre une bouteille du produit nettoyant fabriqué sur mesure pour son entreprise. Ça sent bon le conifère, comme la forêt boréale qui borde la communauté.

Une chambre de commerce conjointe

C’est pour faire rayonner encore plus leur commerce que Philomène et Éric Fontaine ont jugé bon de devenir membre de la Chambre de commerce de Sept-Îles Uashat mak Mani-utenam. Cette dernière a amorcé en 2019 un changement de nom — ajoutant les communautés autochtones — et d’orientation pour reconnaître l’apport indéniable des Innus à l’économie locale. Ils ont plus de 4500 membres répartis dans les deux communautés de Uashat et de Maliotenam, près de Sept-Îles, une ville de près de 29 000 habitants.

« Les membres de la communauté innue injectent, dans l’économie de Sept-Îles, environ 300 millions de dollars par année et ils sont de bons clients de ses commerces et services, explique la coprésidente innue de la Chambre, Kateri C. Jourdain. On est interdépendants. On vit autour des mêmes industries. On veut travailler ensemble sur les dossiers qui ont des retombées sur l’économie de notre région. »

Il faut dire que Sept-Îles et Uashat sont physiquement au même endroit. Prenons la rue du Vieux-Poste. D’un côté, le trottoir est à Sept-Îles ; de l’autre, dans la réserve. Seules quelques pancartes signalent au visiteur qu’il entre dans cette communauté et qu’il est le bienvenu : « Tshiminu-takushinau ute Uashat mak Mani-Utenam. » Ça, et les panneaux Nakai/Arrêt rouges installés partout. Le fleuve, lui, n’est jamais très loin quand on lève les yeux.

Sur le terrain, la présence économique autochtone est visible. « S’ils n’étaient pas là, l’économie de Sept-Îles serait peut-être bien ordinaire », rapporte Réal Therriault, un allochtone qui gère depuis une trentaine d’années le très populaire dépanneur Station Innu de Uashat. Pendant qu’il discute, l’afflux de clients est constant et les caissiers sont très occupés. « On voit les Innus partout. Ils sont de très bons consommateurs dans tous les magasins, alors ça aide à ce que les relations s’améliorent », dit-il.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Réal Therriault, qui habite à Sept-Îles, gère la station-service–dépanneur Innu à Uashat depuis une trentaine d’années.

Le conseil de bande possède une dizaine d’entreprises, dont le plus grand centre commercial de la ville, Les Galeries montagnaises, et la détentrice du contrat de la collecte des déchets de Sept-Îles, Innu Construction. Par ailleurs, plus d’une soixantaine d’entreprises privées sont détenues par des Innus de Uashat et de Maliotenam.

Des liens historiques

Réunir les entrepreneurs autochtones et non autochtones dans des activités de réseautage, de formation et de rapprochement, favoriser l’émergence de partenariats d’affaires, trouver des solutions communes à des problèmes comme la pénurie de main-d’œuvre, c’est ce que commence à faire la chambre de commerce.

« On a réfléchi à la relation qu’on avait avant la création des réserves, raconte Mme Jourdain, qui dirige également Les Galeries montagnaises. Les Innus venaient s’installer sur le bord du littoral l’été et il y avait une grande collaboration avec les non-Autochtones, qui parlaient souvent l’innu pour faire des échanges et des transactions. On veut poursuivre officiellement cette collaboration qu’on a perdue en partie quand il y a eu une distinction entre les deux peuples. »

L’établissement d’une coprésidence entre une Innue et un allochtone a envoyé un premier message fort. Les coprésidents ont ensuite dû combattre une certaine méfiance, de part et d’autre, devant cette démarche. Mais ils jugent aujourd’hui qu’elle a porté ses fruits, étant donné l’augmentation de presque 100 % du nombre de membres autochtones, qui, avec une trentaine d’entreprises, représentent près de la moitié de la communauté d’affaires innue.

Éric Fontaine, lui, n’a pas été difficile à convaincre. « Ça donne de la visibilité. C’est pour ça que tu es ici aujourd’hui », dit-il en s’adressant à notre journaliste. D’ailleurs, il s’est fait approcher par une multinationale afin de participer à la création d’une buanderie d’envergure à Sept-Îles. « S’allier avec une grande entreprise, ça peut faciliter l’obtention de contrats », assure-t-il.

Des défis pour les entrepreneurs autochtones

Dans les locaux de la Société de développement économique Uashat mak Mani-utenam (SDEUM), sur le boulevard des Montagnais, Jonathan Pinette-Grégoire pourrait parler de sa communauté pendant des heures avec enthousiasme. Il aide les entreprises, qui sont de plus en plus nombreuses, à développer leurs plans d’affaires et à obtenir du financement.

« Dans la dernière année, il y a eu la création de cinq entreprises privées, alors que par le passé, c’était plutôt une ou deux par année », note l’agent de développement. Il y a notamment bucoup d’occasions dans le domaine de la construction, de même que pour les sous-traitants de mines dans le Nord.

Malgré tout, certains obstacles se dressent devant les entrepreneurs autochtones. Parfois, c’est le manque d’expérience ou de compétences. D’autres fois, ce sont les conséquences de la Loi sur les Indiens, qui complique l’obtention de prêts auprès des banques pour démarrer leurs entreprises. Comme les biens des Autochtones vivant dans une réserve, notamment leurs maisons, ne sont pas saisissables, les institutions financières hésitent souvent à prêter du capital-risque. Il est plus difficile pour les entrepreneurs d’accumuler des liquidités et d’obtenir de gros contrats, soulignent de nombreux intervenants de la communauté. En contrepartie, plusieurs programmes de financement gouvernementaux sont réservés aux entreprises détenues en majorité par des Autochtones. Pour ces raisons, entre autres, les associations d’affaires entre Autochtones et allochtones sont assez courantes.

« Il y a de belles histoires de partenariats économiques. On peut parler d’une entreprise de Sept-Îles, par exemple, qui est ouverte à partager ses équipements. On a créé de beaux fleurons, comme Shetush électrique, qui au départ était une propriété partagée entre Innus et allochtones, mais qui maintenant vole de ses propres ailes », rapporte l’agent au rire communicatif.

Le directeur de la SDEUM, Ken Rock, mentionne aussi l’importance d’Umek, un regroupement d’entreprises autochtones et allochtones de pêche, de transformation et de distribution de produits marins.

Un chemin de fer au cœur du développement économique

De l’autre côté du boulevard des Montagnais se trouve le siège social de Transport ferroviaire Tshiuetin, une compagnie appartenant à une coalition de communautés autochtones de la Côte-Nord et du Labrador. Tshiuetin veut dire « vent du Nord » en innu-aimun. Ce chemin de fer transporte chaque année des milliers de personnes sur 573 kilomètres de voie ferrée entre Sept-Îles et Schefferville. Des trains de marchandises passent aussi sur les rails.

« Un chemin de fer est toujours un service essentiel, mais ici, c’est une nouvelle définition du mot “essentiel”. Il n’y a pas de route et il y a très peu de vols, qui sont très chers. Alors, pour se rendre au travail, voir leur famille, aller à des rendez-vous médicaux, se procurer une sécheuse ou une voiture, pour plein de gens, il n’y a que le train », raconte la directrice générale, Tanis Peterson, assise dans son grand bureau.

Mme Peterson doit gérer de gros projets : réhabilitation de la voie, nouveau train de passagers, construction d’une gare à Sept-Îles et d’un hôtel pour travailleurs à Emeril. Pour ces travaux, une grande partie des partenaires d’affaires sont et seront allochtones.

« Beaucoup de ces travaux sont très spécialisés, alors on n’a pas vraiment le choix. Mais on peut essayer de trouver des compagnies non autochtones qui font des partenariats avec des compagnies autochtones pour certains aspects des contrats », dit-elle.

Ces contacts entre Autochtones et non-Autochtones permettent un partage de connaissances et de cultures, croit la dirigeante de l’entreprise, qui emploie plus de 80 % d’Autochtones.

Changement de mentalité

Les collaborations d’affaires peuvent contribuer à la réconciliation, selon Jonathan Pinette-Grégoire, même si elles ne peuvent pas effacer tous les problèmes sociaux causés par les politiques d’assimilation. « Il y a eu une époque assez rock’n’roll dans les relations entre Autochtones et allochtones ici. C’était très tendu. Les pensionnats ont été marquants dans la mémoire collective, ce qui maintient une méfiance. Il y a encore des comportements racistes de part et d’autre. Mais il y a un changement de mentalité qui est en train de s’installer, comme quoi le partage et l’entraide sont possibles. L’intégration est de plus en plus grande entre les deux communautés », dit-il.

Il faut toutefois faire attention aux « requins », avertit M. Pinette-Grégoire. Certains entrepreneurs s’associent avec un Autochtone pour fonder leur entreprise afin de bénéficier de contributions non remboursables provenant notamment du Secrétariat aux Affaires autochtones, dit-il, sans qu’il y ait de réelles retombées pour la communauté. « Pour être admissible, il faut que l’entreprise soit au moins 51 % autochtone. Alors, certains s’allient avec un individu autochtone pour qu’il signe des chèques, mais il n’a qu’un rôle de représentation. Et il n’y a pas de création d’emplois dans la communauté, à part pour cet individu », explique-t-il.

Les coprésidents de la Chambre de commerce sont conscients de cette réalité et croient pouvoir contribuer à la création de relations saines et gagnantes pour tous. Ils espèrent amener des chambres de commerce près d’autres communautés autochtones à emboîter le pas. « On peut penser à Val-d’Or, à La Tuque, à Montréal, dit Mme Jourdain. On est dans une ère de réconciliation, on se demande comment on peut faire cela… C’est avec des initiatives comme ça qu’on va passer de la parole aux actes. »

Le chemin vers la réconciliation sera sans doute long et sinueux. Mais on espère qu’il sera somptueux, à l’instar de la route 138.



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