La Chine serre la vis à ses ultrariches

Le cofondateur d’Alibaba, Jack Ma, s’était heurté en 2020 au gouvernement chinois qui avait déclenché un torrent de mesures réglementaires pour contenir sa puissance.
Photo: Eliot Blondet Abaca Press Le cofondateur d’Alibaba, Jack Ma, s’était heurté en 2020 au gouvernement chinois qui avait déclenché un torrent de mesures réglementaires pour contenir sa puissance.

Les actions des grandes entreprises chinoises ont glissé vertigineusement cette semaine à la Bourse, alors que Pékin serre la vis à des secteurs en plein essor. Des groupes technologiques, en soutien scolaire ou encore en livraison de repas ont fait les frais de nouvelles directives contraignantes de Pékin. Pourquoi la Chine resserre-t-elle l’étau sur ses ultrariches ? Portrait de la situation.

Au printemps, le géant du commerce électronique Alibaba — l’équivalent chinois d’Amazon — avait été le premier à subir la vindicte des autorités et à être condamné à une amende de 2,8 milliards de dollars américains pour entrave à la concurrence. Mais depuis, le régime communiste a étendu à d’autres secteurs sa campagne de « rectification » de pratiques qui étaient jusque-là tolérées.

Résultat : l’indice NASDAQ Golden Dragon China, qui suit les actions technologiques chinoises cotées à New York, a chuté de 22 % en juillet et est en voie de connaître sa plus forte baisse mensuelle depuis 2008. Depuis son pic de la mi-février, l’indice a chuté de près de 45 %.

« La Chine est devenue plus contrôlante envers ses grandes entreprises, notamment numériques, qui ont un monopole dans l’environnement d’affaires chinois », souligne Zhan Su, professeur et titulaire de la Chaire Stephen-A.-Jarislowsky en gestion des affaires internationales de l’Université Laval, qui rappelle d’ailleurs que l’encadrement des géants numériques est aussi un enjeu en Occident.

 
 

« Mais ce n’est pas le but de la Chine que de fusiller ses grandes entreprises, estime M. Su, elle veut lutter contre leur monopole et leur puissance croissante, alors qu’elles gèrent de grandes quantités de données. »

Soudainement généreux

Il n’y a pas que les actions des entreprises chinoises cotées en Bourse qui perdent des plumes. « Les milliardaires chinois sont devenus terriblement généreux ces derniers temps », soulignait le journaliste Michael Standaert, basé à Shenzhen en Chine, dans un article publié par Al Jazeera.

En 2020, le cofondateur et ancien p.-d.g. d’Alibaba Jack Ma — qui a complètement disparu de la sphère publique à la suite d’un discours critique envers le gouvernement chinois en octobre dernier — a fait des dons de l’ordre de 500 millions de dollars américains. Ces derniers mois, Wang Xing, le p.-d.g. du géant chinois de la livraison de nourriture Meituan, a fait don d’environ 2,3 milliards de dollars américains pour la promotion de la recherche scientifique et de l’éducation. Le milliardaire Zhang Yiming, fondateur de ByteDance, qui possède TikTok, a quant à lui donné environ 77 millions de dollars en soutien au système d’éducation de sa ville natale.

Derrière cette soudaine générosité, il y a la main du gouvernement chinois, croit Serge Granger, professeur en politique appliquée à l’Université de Sherbrooke et spécialiste de la Chine. « Les inégalités de richesse indisposent le gouvernement chinois. Il ne faut pas oublier que le Parti communiste est né pour éliminer ces écarts de richesse ; c’est une contradiction fondamentale de voir autant de milliardaires dans ce pays », estime le professeur. En avril 2021, selon un classement de Forbes, l’empire du Milieu comptait presqu’autant de milliardaires que les États-Unis, soit respectivement 626 et 724.

  
 

Tom Cliff, maître de conférences à la National Australian University et spécialiste du milieu des affaires en Chine, croit lui aussi que les disparités de revenus sont une grande préoccupation des élites chinoises. « Mais ces disparités en elles-mêmes ne sont pas vraiment le problème, expliquait-il en entrevue à Al Jazzera. Je pense que les élites se soucient de ce que la disparité massive des revenus pourrait produire pour l’ensemble de la structure qui les maintient en place. »

Selon Serge Granger, « il y a, en Chine, des lignes à ne pas franchir. Or, certains milliardaires les franchissent : soit en étalant leur richesse de façon ostentatoire, soit en exerçant une influence trop importante en parallèle de l’État ». Jack Ma est un exemple de ceux-là. À la fin de l’année dernière, il s’était heurté à la grogne du gouvernement, qui avait déclenché un torrent de mesures réglementaires visant à contenir sa puissance croissante.

Ne pas déroger de son rôle

« Jack Ma n’a pas seulement étalé sa richesse, souligne Serge Granger. Il jouait aussi un rôle que le Parti communiste chinois ne voulait pas qu’il joue. C’est-à-dire qu’il a le droit d’être un milliardaire, mais ça aurait été mieux qu’on ne connaisse pas son nom et qu’il évite les projecteurs. Or, il avait un véritable fan-club… et il critiquait ouvertement le gouvernement. » Éviter les projecteurs. C’est exactement ce que fait Jack Ma depuis l’automne dernier. L’entrepreneur le plus connu de Chine « fait profil bas », a expliqué Joe Tsai, cofondateur d’Alibaba avec M. Ma, lors d’une entrevue avec CNBC. « En fait, il va très, très bien. Il a commencé la peinture comme passe-temps, il est même plutôt bon », a ajouté M. Tsai.

« Un autre des éléments qui dérangeaient les autorités chinoises en ce qui concerne Jack Ma, c’est qu’il avait acheté le South China Morning Post, qui est un média anglophone basé à Hong Kong, ajoute M. Granger. Un bourgeois qui contrôle un média : ça vous donne une idée du pouvoir qu’il pouvait exercer s’il était en désaccord avec la politique gouvernementale. »

En mars dernier, le Wall Street Journal rapportait que le gouvernement chinois avait demandé à la compagnie Alibaba de se défaire de ses actifs dans les médias (tels que Weibo, l’équivalent de Twitter en Chine, et le SCMP) — les autorités étant de plus en plus préoccupées par l’influence du géant de la technologie sur l’opinion publique dans le pays, selon des personnes proches du dossier.

Mais Jack Ma n’est pas le premier riche à avoir dérangé le gouvernement, rappelle Serge Granger. « Depuis quelques années, il y a plusieurs exemples de gens très riches qui disparaissent et réapparaissent quelques mois plus tard en avouant leur faute. »

En 2018, par exemple, Fan Bingbing, une des plus grandes vedettes chinoises (qui, selon le magazine Forbes, se classait en 2016 au 5e rang des actrices les mieux payées au monde), était disparue sans donner de nouvelles — avant de réapparaître trois mois plus tard en prenant la parole sur le réseau social Weibo. « Je ne suis pas digne de la confiance de la société et j’ai laissé tomber les admirateurs qui m’aiment », avait écrit l’actrice à qui Pékin venait d’infliger une amende de 130 millions de dollars pour évasion fiscale. « En Chine, les riches peuvent faire de l’argent, mais ils ne doivent pas déroger de ce rôle. C’est un peu ça le message que le Parti communiste chinois envoie », conclut M. Granger.

Avec l’Agence France-Presse


Une version précédente de ce texte, qui utilisait le décompte des milliardaires de la Hurun Global Rich List, a été modifiée.



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