L’amitié improbable entre le Québec et le Japon

«Keren», de Moment Factory. La compagnie québécoise multiplie les projets et les partenariats au Japon et sera aussi en vedette durant les Jeux olympiques.
Photo: Moment Factory «Keren», de Moment Factory. La compagnie québécoise multiplie les projets et les partenariats au Japon et sera aussi en vedette durant les Jeux olympiques.

Aussi différents soient les Japonais et les Québécois, les deux peuples ont plus en commun qu’il y paraît.

Lorsque la firme québécoise de divertissement et de création artistique et technologique Moment Factory s’est cherché un premier point de chute en Asie il y a cinq ans, son cofondateur et chef de l’innovation, Dominic Audet, savait déjà où il voulait aller. « Je voulais que ce soit le Japon. »

Comme tout le monde, il avait entendu dire qu’il était long et difficile de se tailler une place dans ce pays riche relativement fermé aux étrangers et tellement différent de la culture occidentale. « Tout cela est vrai, du moins au début, dit-il. Mais c’était comme un appel pour moi. J’avais grandi avec les dessins animés et les jeux vidéo japonais. C’était ma chance de travailler avec des icônes de notre secteur du divertissement, de la technologie et de la culture, comme Sega, Sony et Bandai Namco. »

Dès que vous avez du succès dans des marchés nichés aux États-Unis ou en Europe, venez tout de suite au Japon. C’est un pays pour vous.

L’affaire a d’ailleurs plutôt bien fonctionné, la compagnie québécoise multipliant, depuis, les projets et les partenariats au Japon. Comme au Québec, elle en est déjà à son troisième sentier en forêt illuminé. Elle vient aussi tout juste d’inaugurer un espace multimédia dans la plus grande plaque tournante ferroviaire au monde, la gare de Shinjuku, à Tokyo, où passent chaque jour 3,5 millions de passagers.

Moment Factory sera aussi en vedette durant les Jeux olympiques. Les organisateurs lui ont confié la création d’un podium multimédia interactif dans l’agora olympique qu’ils ont prévue au centre-ville de Tokyo. Bien connue, entre autres, pour ses projections lors de spectacles à grand déploiement, la firme québécoise sera aussi associée à « un autre gros événement » directement lié aux Jeux, a indiqué Dominic Audet, il y a deux semaines, tout en précisant ne pas avoir la liberté de donner plus de détails.

Relations secrètes

Le Québec et le Japon entretiennent des liens beaucoup plus importants qu’on pourrait le croire, explique le chef de la Délégation générale du Québec à Tokyo, David Brulotte. D’une grande stabilité, leurs échanges commerciaux ont ainsi relativement peu souffert de la crise de la COVID-19, faisant temporairement grimper le Japon du 5e au 3e rang des plus importants marchés d’exportation du Québec. Une grande part de ces ventes sont des produits miniers et agroalimentaires, mais elles profitent aussi au secteur aérospatial, à celui des technologies de l’information ou encore à la culture. « Moment Factory est un bon exemple de ces échanges dans le secteur culturel, note le délégué général québécois. Le Japon a été très important aussi dans le développement du Cirque du Soleil en Asie, et des artistes comme Robert Lepage et Céline Dion sont très connus ici. »

On ne peut pas en dire autant des filiales de compagnies japonaises présentes au Québec, qui préfèrent généralement se faire discrètes. Pourtant, plusieurs s’y trouvent depuis longtemps et elles y emploient, au total, quand même environ 10 000 personnes. « On peut donc parler de grosses relations économiques, entre le Québec et le Japon, mais plutôt méconnues. »

Il est vrai que le Japon est une économie mature où il peut être difficile pour une entreprise étrangère de se faire une place, dit David Brulotte. « Mais c’est aussi une économie très innovante qui recherche des produits de niche et de qualité. Une économie dont les entreprises, surtout les grandes, sont extrêmement bien capitalisées et ne s’en font pas trop avec les prix. »

Le temps de se connaître

Le délégué général aimerait réussir à convaincre les entreprises québécoises en forte croissance de ne pas attendre si longtemps avant de considérer le marché japonais. « Dès que vous avez du succès dans des marchés nichés aux États-Unis ou en Europe, venez tout de suite au Japon. C’est un pays pour vous. »

Il faut toutefois se rappeler qu’on n’y trouve pas seulement les barrières de la distance et de la langue, rappelle Dominic Audet. « Il y a des pays où il peut suffire d’organiser trois réunions pour signer un contrat, mais si tu essaies de faire ça au Japon, les gens vont t’accueillir gentiment, tu auras l’impression que tout va bien, mais ça ne débouchera sur rien. Moi j’y suis allé pendant deux semaines, tous les deux mois, pendant quatre ans et demi. Il faut y aller, et y retourner, et y retourner encore, pour construire, petit à petit, des relations personnelles de confiance. Il faut s’habituer à avancer tranquillement. »

L’artiste-entrepreneur n’y voit pas un défaut de la culture d’affaires japonaise, bien au contraire. « On savait les Japonais très attirés par la nouveauté, l’innovation technologique et le côté artistique, mais ils dépassent nos attentes. Ils sont extrêmement gentils. Même en affaires, ils commencent par les relations humaines. Oui, il faut mettre des efforts, mais lorsque tu les fais, tu crées de vrais et de beaux liens qui durent. »

En dépit du monde qui sépare les deux cultures, cette importance accordée aux relations humaines peut parfois rappeler certains traits de caractère qu’on attribue aussi aux Québécois, confie David Brulotte. « Je dirais que ça se voit particulièrement dans le plaisir qu’on a à se retrouver autour de la même table à partager un repas et à se parler de toutes sortes de choses plus personnelles. »

En résumé, « le Japon, c’est loin, ça demande des efforts, mais ça offre beaucoup de rencontres possibles », dit-il. « C’est un gros trésor caché. »

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