Changer de gagne-pain en pleine pandémie

Au mois d’août 2020, Karim Hammouda a décidé de changer de carrière, de quitter son emploi dans le milieu de l’urbanisme et de suivre une formation en boulangerie au centre de formation professionnelle Calixa-Lavallée, à Montréal-Nord. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Au mois d’août 2020, Karim Hammouda a décidé de changer de carrière, de quitter son emploi dans le milieu de l’urbanisme et de suivre une formation en boulangerie au centre de formation professionnelle Calixa-Lavallée, à Montréal-Nord. 

La pandémie a remis en question bien des aspects de nos vies. Et certains millénariaux fraîchement arrivés sur le marché du travail ont par conséquent saisi qu’ils n’en avaient qu’une seule. Qu’il s’agisse de plier bagage pour travailler à l’étranger ou de complètement changer de voie, ils ont fait le choix de tout quitter pour se remettre en question. Le Devoir est allé à leur rencontre. Premier texte de deux.

Une heure du matin. Karim Hammouda commence son quart de travail à la boulangerie Automne, au coin de l’avenue Christophe-Colomb et de la rue Beaubien Est, à Montréal. Dès les petites heures, il s’attelle à la tâche au milieu des effluves de pain et de croissants chauds… bien loin de son quotidien d’il y a un an à peine.

Au mois d’août 2020, le jeune homme de 31 ans fait le grand saut. Il décide de changer de carrière, de quitter son emploi dans le milieu de l’urbanisme et de suivre une formation en boulangerie au centre de formation professionnelle Calixa-Lavallée, à Montréal-Nord. « Ça trottait dans ma tête depuis longtemps. J’ai toujours aimé la cuisine. Mais bon, je trouvais que c’était un peu une idée folle… »

Dans sa vie d’avant, il travaillait comme attaché politique au cabinet du maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, à Montréal, fort de sa maîtrise en urbanisme terminée en 2017.

Aurait-il tout changé si le contexte n’avait pas été si particulier ? Difficile à dire, répond-il. « Mais je crois que la pandémie a agi un peu comme un catalyseur, à plusieurs égards. Comme une grosse loupe. J’avais cette insatisfaction qui était là, mais que je tolérais. Sauf que ç’a été l’occasion pour moi de me dire : les circonstances sont exceptionnelles, pourquoi ne pas prendre une décision exceptionnelle ? »

C’est la possibilité de suivre sa passion qui l’a convaincu, « pas les conditions ni le salaire », avoue-t-il. Les horaires sont atypiques ; les tâches, exigeantes. Mais Karim Hammouda ne regrette rien : « C’est un métier exigeant, mais c’est un choix de vie. »

Donner un sens à son travail

« De manière générale, la pandémie a poussé les gens à réfléchir au sens à donner à leur travail », explique Estelle Morin, professeure titulaire à HEC Montréal et spécialiste en organisation et sens du travail. « Cela a amené des jeunes — et des moins jeunes — à se questionner sur l’orientation qu’ils voulaient donner à leur vie. »

Épuisés par les événements des derniers mois, certains travailleurs ont quitté des emplois stables à la recherche d’une aventure postpandémique, notait déjà le New York Times en avril.

Le marché du travail est en pleine ébullition, à en croire le nouveau rapport de Microsoft sur les tendances de l’année 2021. Selon l’enquête du géant de l’économie numérique, 41 % des employés dans le monde envisagent de quitter leur employeur actuel au cours de la prochaine année, et 46 % d’entre eux prévoient des changements majeurs dans leur carrière. Car si certains matérialisent leur soif de changement en passant simplement d’un emploi à l’autre, d’autres font le choix de complètement changer de domaine — ou même de partir à l’aventure au volant d’une fourgonnette.

D’ingénieure à barista

Andréanne Murdaca a elle aussi profité de cette période pour faire un virage de carrière à 180 degrés.

La jeune femme de 26 ans, ingénieure de formation, a tout quitté il y a six mois pour ouvrir un café dans le Quartier latin, à Montréal. En attendant l’ouverture officielle du Café Léo, qui devrait coïncider avec la rentrée automnale, la nouvelle entrepreneuse coordonne les travaux de rénovation de son local situé au 1215, rue Berri et le rafraîchit à coups de pinceau.

Ce rêve, qu’elle caressait depuis un bout de temps, elle l’a finalement réalisé en pleine pandémie. « Je ne trouvais jamais le moment opportun, ni même le courage de changer de branche et de l’annoncer à mes parents », avoue celle qui a travaillé pendant trois ans dans le domaine du drainage des eaux urbaines après avoir étudié en génie civil à Polytechnique Montréal. « À partir de mars 2020, on a commencé à travailler à distance. Sauf que ce qui me rattachait à mon emploi, c’était vraiment les collègues. C’était déprimant de ne pas les voir, parce qu’il n’y avait rien d’autre que le travail », se rappelle-t-elle.

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Andréanne Murdaca, ingénieure de formation, a tout quitté il y a six mois pour ouvrir un café dans le Quartier latin, à Montréal.

La nouvelle barista estime que les derniers mois lui ont été bénéfiques : ils l’ont « poussée à réfléchir à ce qu’elle voulait faire de sa vie ». « C’est bien beau de faire de l’argent parce qu’on fait un bon métier dont tes parents sont fiers. Mais, au final, si tu travailles toute ta vie sans aimer ce que tu fais, à quoi bon ? »

Sa décision a été difficile à annoncer à ses proches, concède-t-elle. « Mes parents n’ont pas trouvé ça drôle. C’est une autre génération qui a été habituée à travailler de 9 à 5, même si c’est “plate”. Nous, les millénariaux, on veut vivre le moment présent. »

C’est bien beau de faire de l’argent parce qu’on fait un bon métier dont tes parents sont fiers. Mais, au final, si tu travailles toute ta vie sans aimer ce que tu fais, à quoi bon ?

 

Et ce phénomène générationnel est bien réel, estime la professeure Estelle Morin. « Les gens de la génération X ont toujours eu l’insécurité de l’emploi à l’esprit, car c’était leur réalité. Les jeunes qui ont vu leurs parents trimer dur pour se faire une place, avoir des vies d’enfer contre des conditions de travail pas toujours bonnes, ils n’ont pas envie de ça ! Ça les a poussés à s’interroger sur la vie qu’eux veulent avoir, et le marché de l’emploi n’est plus le même », explique la professeure.

Partir sous les palmiers

Plutôt que de changer de voie, d’autres ont tout simplement choisi de faire une pause pour profiter d’une aventure au soleil. « Je suis partie sur un coup de tête. J’ai envoyé mon curriculum vitæ au Club Med vers le début du mois de juin et, deux semaines plus tard, j’étais en République dominicaine », raconte Zoé Berger, 24 ans, au bout du fil depuis la ville de Michès, sur la côte nord-est de l’île.

Le changement est radical pour celle qui travaillait depuis deux ans dans le milieu des communications numériques et du développement Web après des études collégiales et à l’Université du Québec à Montréal. « Mon nouveau lieu de travail, c’est la plage. Je m’occupe des kayaks. Je fais du paddleboard toute la journée. Ça va être ça mon quotidien pour les six prochains mois », se réjouit-elle.

Il n’y a pas de doute que la pandémie l’a poussée à agir, convient la jeune femme. Sans en être la raison principale, le contexte actuel a précipité sa décision. « Pendant deux ans, j’ai travaillé dans un bureau, devant un ordinateur… Or, j’ai compris que ce n’était pas vraiment pour moi, ce genre de vie là », affirme-t-elle, plutôt stimulée par l’envie d’allier ses envies de voyage et de plein air. 

Se voit-elle encore là-bas après la fin de son contrat ? « Ça fait à peine quelques semaines que je viens d’arriver, alors je suis encore un peu sur un nuage. Je ne suis pas capable de me projeter, dit-elle. Avant de faire ce projet-là, j’avais toujours des plans très définis pour l’avenir, mais j’ai compris qu’on ne peut pas prévoir ce qui peut nous arriver. »



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