Québec accorde un autre gros contrat à Amazon

Québec a octroyé un contrat de gré à gré de plus de 10,5 millions de dollars à Amazon Web Services (AWS) pour des services infonuagiques destinés à des organisations gouvernementales. Cette entente, la plus importante à ce jour, représente à elle seule plus de 15 % de la valeur de tous les contrats en infonuagique octroyés par Québec dans le cadre de sa transformation numérique, selon les calculs du Devoir.

Le gouvernement provincial a octroyé une quarantaine de contrats en infonuagique qui totalisent plus de 55 millions de dollars depuis un an et demi. Une quinzaine d’entre eux affichent des montants dépassant le million de dollars. À lui seul, le contrat de 10,5 millions remporté par AWS représente plus de 15 % de la valeur des ententes conclues depuis janvier 2020, selon nos calculs.

L’importance du contrat découle du fait qu’il vise à héberger les données des organisations gouvernementales que chapeaute, sur le plan informatique, Infrastructures technologiques Québec (ITQ), explique au Devoir le ministre délégué à la transformation numérique, Éric Caire. « C’est le contrat d’ITQ, qui est probablement l’une des organisations les plus importantes dans l’opération de consolidation » que mène actuellement le gouvernement, dit-il.

Le mois dernier, Le Devoir avait calculé la valeur des contrats sans appel d’offres octroyés depuis janvier 2020 pour des services infonuagiques. Constat : trois géants américains — Microsoft, AWS et IBM — représentaient à eux seuls 85 % de la valeur de ceux-ci.

Le ministre Éric Caire explique la prédominance des géants américains par la place qu’ils occupent dans ce secteur à l’échelle mondiale. « Ce sont des entreprises qui investissent des milliards dans leurs infrastructures. C’est clair qu’en matière de services et de rapidité », elles tiennent le haut du pavé, indique-t-il, soulignant leurs avancées quant à l’offre de services et à la cybersécurité.

Le modus operandi des contrats

En infonuagique, l’octroi de contrats ne fonctionne pas comme dans les autres secteurs. À la suite d’un appel d’intérêt, les fournisseurs qui répondent à des caractéristiques précises sont qualifiés auprès d’ITQ, organisme qui fournit au secteur public des services technologiques.

Lorsqu’ils sont qualifiés, les fournisseurs sont inscrits au catalogue du Courtier en infonuagique. « Les ministères et organismes sélectionnent leurs fournisseurs selon la solution la plus avantageuse pour eux, notamment basée sur le prix, et en fonction de leurs besoins », explique ITQ dans un courriel envoyé au Devoir.

Cette façon de procéder s’expliquerait par le fait que l’industrie diffère des autres secteurs. « Les fournisseurs d’offres infonuagiques ont comme pratique d’imposer des contrats d’adhésion à leur clientèle, ce qui est incompatible avec le processus d’appel d’offres habituel du gouvernement, où ce dernier fixe ses conditions aux fournisseurs », avance ITQ.

Le ministre Caire défend l’approche que favorise le gouvernement : « On n’est pas dans le type de contrat [de] gré à gré où quelqu’un dit à une entreprise : “Tiens, je signe un contrat avec toi.” Toutes ces entreprises ont répondu à un appel de qualification. »

« À partir du moment où on est dans les contrats [de] gré à gré, ça ouvre la porte à toutes sortes d’influences », soutient pour sa part Gaétan Barrette, porte-parole du Parti libéral du Québec. Si les entreprises détenant les qualifications et les capacités de faire partie du catalogue, pourquoi ne pas proposer un appel d’offres entre celles qui se sont qualifiées ? demande-t-il.

« Quelle est la plus-value de faire du gré à gré ? La plus-value, ça va se passer dans le bureau avec des fonctionnaires, donc avec de la persuasion. Et là, je le dis poliment, sans accuser personne », ajoute-t-il.

Par la même occasion, il avance que l’octroi de contrats aussi importants va à l’encontre du développement d’une expertise québécoise. « D’autant plus que ça coûte les deux yeux de la tête de sortir de ces contrats-là. Très souvent, il n’y a pas de clause qui prévoit une migration avec des frais à zéro », affirme-t-il, précisant qu’il « est là, le piège ».

L’absence de Google Cloud

Microsoft et AWS se taillent la part du lion dans le secteur. Le Devoir a constaté qu’aucun contrat gouvernemental d’importance en infonuagique n’aurait jusqu’à présent été octroyé à Google Cloud, la division infonuagique du géant américain.

Google n’a pas commenté l’attribution de contrat par le gouvernement du Québec. La multinationale a par ailleurs indiqué au Devoir qu’elle est dûment qualifiée pour obtenir de tels mandats et qu’elle compte intensifier sa présence dans la province dans les prochains mois et les prochaines années.

En mai, l’entreprise de Mountain View a d’ailleurs annoncé son intention d’acquérir à Beauharnois un terrain qui appartient à Hydro-Québec pour y construire son premier centre de données au Canada. Si Google offre déjà des services infonuagiques dans la province, elle utilisait par ailleurs des centres de données appartenant à des tiers.

« Ce qui motive notre sélection de l’emplacement d’un centre de données, n’importe où dans le monde, dépend de la demande. À mesure que la demande pour les services de Google augmente, notre capacité doit augmenter pour y répondre », indique Luiza Staniec, responsable des communications pour Google Canada.

La lutte que se livrent à l’échelle mondiale les grands groupes pour se positionner dans l’hébergement de données et l’infonuagique se transpose inévitablement au Québec. Cinq entreprises détenaient près de 80 % du marché mondial de l’infonuagique en 2018, selon les données de la firme américaine Gartner : Amazon (47,8 %), Microsoft (15,5 %), Alibaba (7,7 %), Google (4 %) et IBM (1,8 %).

« Ma lecture de l’industrie, c’est qu’il y a une consolidation entre quelques grands groupes. Ça va au-delà des grands de la techno. Je pense à des joueurs comme Vantage, qui sont spécialisés dans les centres de données », indique Stéphane Paquet, p.-d.g. de Montréal International.

La consolidation du secteur « laisse moins de place à de petits joueurs locaux qui voudraient avoir leurs centres de données parce que, ultimement, il y a une question d’investissement et des questions de sécurité », dit-il.

Il précise : « Ce qu’on observe chez nous, comme ailleurs sur la planète, c’est que les projets qu’on accompagne sont des mégaprojets, donc des projets chapeautés par de très grands groupes. » Il y avait 54 centres de données en activité en 2020 au Québec, selon les plus récentes données qu’Hydro-Québec a communiquées à Montréal International.

À voir en vidéo