Une côte climatique de plus en plus raide à remonter

Pour que le Canada atteigne la carboneutralité d’ici 2050, il faudrait entre autres qu’environ la moitié des ventes de véhicules neufs au pays soient des véhicules «zéro émission» dès l’an prochain, estime le Directeur parlementaire du budget dans un nouveau rapport.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Pour que le Canada atteigne la carboneutralité d’ici 2050, il faudrait entre autres qu’environ la moitié des ventes de véhicules neufs au pays soient des véhicules «zéro émission» dès l’an prochain, estime le Directeur parlementaire du budget dans un nouveau rapport.

On nous avait prévenus. La difficulté et le coût de la lutte contre le réchauffement climatique ne cessent d’augmenter à mesure que l’on tarde à s’y attaquer, au point d’en être aujourd’hui devenus presque décourageants. Mais continuer à se traîner les pieds serait encore pire.

On ne peut pas honnêtement dire que ce soit une surprise, mais les dernières nouvelles du front ne sont pas bonnes. Quel que soit le rythme futur de réduction des émissions de gaz à effet serre (GES), les effets dévastateurs des bouleversements climatiques sur la nature et l’humanité sont condamnés à s’accélérer au cours des prochaines années, constatent les experts du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) dans leur prochain portrait d’ensemble de la situation, dont un résumé technique a fuité mercredi.

Cela ne veut pas dire qu’il soit trop tard pour limiter l’ampleur des dégâts, a-t-on martelé. Mais pour ce faire, « nous avons besoin d’une transformation radicale des processus et des comportements à tous les niveaux : individus, communautés, entreprises, institutions et gouvernement ».

Il semble toutefois y avoir encore un gros malentendu sur l’ampleur des changements en cause. Comme plusieurs pays, le Canada s’est engagé, par exemple, à atteindre la carboneutralité d’ici 2050 dans l’espoir de garder le réchauffement planétaire sous la barre du 1,5 °C. Pour ce faire, il a porté la cible intermédiaire de ses réductions pour 2030 de 30 % à « 40 % à 45 % » par rapport au niveau de 2005. Mais « l’ampleur et la vitesse des changements nécessaires [pour atteindre ce nouvel engagement] rendront sa réalisation difficile », a averti mercredi le Directeur parlementaire du budget dans un nouveau rapport.

Le problème n’est pas tant le manque de solutions vertes disponibles, y explique Yves Giroux, mais il faudrait entre autres qu’environ la moitié des ventes de véhicules neufs soient des véhicules « zéro émission » dès l’an prochain. Il faudrait aussi que les propriétaires de bâtiments soient soudainement pris d’une urgente envie de remplacer leurs systèmes de chauffage par des thermopompes et les industries d’un irrépressible désir de conversion aux petits réacteurs nucléaires modulaires.

Pour ce faire, l’augmentation prévue de la tarification du carbone de 50 $ la tonne en 2022 à 170 $ en 2030 et les resserrements réglementaires promis ne suffiront pas. Il faudrait aussi « des subventions d’un coût prohibitif » et plus de temps, tout simplement.

Le défi colossal à venir

Mais voilà, les choses ne seront pas plus faciles par la suite, observait la Banque Nationale dans une analyse cette semaine.Près de la moitié des réductions de GES qui doivent mener à la carboneutralité d’ici 2050 devront venir de technologies qu’il reste encore à trouver, a admis l’émissaire américain pour le climat, John Kerry. Il faudrait aussi construire l’équivalent du plus grand parc solaire au monde, chaque jour, au cours des 30 prochaines années, a estimé pour sa part l’Agence internationale de l’énergie, ainsi que dix installations de captage du carbone par mois à compter de 2030 alors que le monde n’en compte actuellement que 26.

Pour ce faire, il faudrait notamment interdire tout nouveau projet d’énergie fossile et multiplier par trois les investissements mondiaux dans les énergies renouvelables pour les porter à 4000 milliards par année, selon l’AIE. Aux États-Unis, la part occupée par l’électricité éolienne devrait passer de 10 % à 50 % du total national en 2050 et le réseau de transport électrique être élargi de moitié, selon une étude de l’Université Princeton citée par la Banque Nationale. La Chine, de son côté, devrait commencer par fermer 600 de ses 1042 centrales au charbon, dont elle tire plus de la moitié de son électricité aujourd’hui.

Une pareille transformation commanderait un « volume colossal » de minéraux, une voiture électrique nécessitant six fois plus de cuivre, de nickel, de manganèse ou encore de graphite qu’une voiture ordinaire, selon l’AIE, et la construction d’un parc éolien sur terre requérant neuf fois plus de ressources qu’une centrale au gaz de puissance équivalente. Or, il faut en moyenne 16 ans entre la découverte d’une mine et le début de son exploitation, tellement les étapes de conception, de financement et d’autorisation sont longues, rapporte la Banque Nationale. Qui plus est, une grande partie du contrôle ou de la transformation de plusieurs de ces minéraux se trouve en Chine, une puissance avec laquelle les pays occidentaux ont de plus en plus maille à partir.

Mieux que l’autre option

Mais voilà. A-t-on vraiment le choix ? Si même un succès partiel de la lutte contre le réchauffement climatique coûtera horriblement cher, ce n’est rien en comparaison des coûts économiques, écologiques et humains du statu quo, rappelait pour énième fois une étude du géant de la réassurance Swiss Re en avril. Alors qu’à l’horizon de 2050, les impacts d’un accroissement de « seulement » 1,5 °C enlèveraient déjà un peu plus de 4 % par an à l’économie mondiale (contre un recul de 3,3 % avec la crise de la COVID-19 l’an dernier), cette proportion serait du triple (de 11 % à 14 %) dans le cas d’un réchauffement de 2 °C à 2,6 °C.

Mais il y a pire, rappelait le GIEC cette semaine. « La vie sur Terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes [mais] l’humanité ne le peut pas. »

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