«L’économie est sous perfusion», estime Georges Ugeux

Selon Georges Ugeux, l’actuelle embellie boursière, qui profite à certains plus qu’à d’autres, exacerbe le problème majeur des inégalités sociales, que nous refusons de voir.
Photo: Spencer Platt/Getty Images/AFP Selon Georges Ugeux, l’actuelle embellie boursière, qui profite à certains plus qu’à d’autres, exacerbe le problème majeur des inégalités sociales, que nous refusons de voir.

La dernière année n’a pas été de tout repos pour l’économie et pour les marchés financiers. Depuis son bureau situé tout près du Rockefeller Center, Georges Ugeux observe la situation avec inquiétude. Le p.-d.g. de Galileo Global advisors, ancien vice-président de la Bourse de New York, estime que les prochains mois seront eux aussi marqués par des turbulences et qu’une crise sociale est à nos portes.

Quelle analyse faites-vous de la situation économique, à l’heure actuelle ? Nous sommes-nous remis de la crise ?

Nous avons tous souffert du choc de la pandémie, c’est indéniable. Il a fallu une intervention massive des gouvernements et des banques centrales — les deux étant liés. Et donc, aujourd’hui encore, on peut dire que l’économie est sous perfusion. Or, les mesures de soutien qui ont été prises à travers le monde ont été trop rapides et trop élevées. Entendons-nous bien, cette intervention était nécessaire pour soutenir l’économie. Mais je crois qu’elle a été excessive, et qu’il aurait fallu procéder plus prudemment.

Quand nous allons nous réveiller de tout ça, nous allons prendre conscience des dégâts. Ce ne sera probablement pas en 2021, parce qu’on a remis une couche d’intervention, mais il est possible que ça arrive en 2022.

Et la crise qui m’apparaît à venir est celle des inégalités à l’intérieur de la population. Nous avons un problème social majeur que nous refusons de voir, exacerbé par l’embellie boursière actuelle qui profite à certains plus qu’à d’autres.

Croyez-vous qu’il y a une bulle présentement sur les marchés ? Faites-vous un parallèle avec la bulle Internet de l’année 2000 ?

La dette publique et la dette des entreprises impliquent une prudence que, visiblement, les marchés de capitaux ne partagent pas. La bulle Internet (ou « Dot-com ») et la période actuelle ont en commun une confiance aveugle dans la technologie. Alors oui, absolument, je crois qu’il s’agit d’une bulle. On parle beaucoup de l’inflation du panier de consommation, mais il y a aussi l’inflation au niveau du prix des actions !

Et pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Parce que des milliers de milliards de dollars ont été injectés rapidement dans l’économie et que les gens se sont retrouvés avec beaucoup de sous, sans avoir d’occasions de dépenses puisque tout était fermé. Alors qu’ont-ils fait ? Ils se sont tournés vers la Bourse. Le problème, c’est que cela a créé des valorisations qui ne sont pas soutenables. Désormais, nous nous trouvons devant des marchés qui, je dirais, ont perdu leur capacité à donner une valeur intrinsèque aux actions. Il suffit de penser à Tesla, GameStop ou AMC.

Ce qui m’inquiète, c’est que tout le monde a tendance à rejeter toute forme de prudence. Donc, je crains malheureusement que le signal d’alarme vienne d’une correction, mais celle-là sera beaucoup plus fondamentale. Et ça ne sera pas les interventions des banques centrales qui pourront aider.

Récemment, les pays du G7 se sont entendus pour imposer une taxe de 15 % sur les grandes multinationales. Qu’en pensez-vous ?

On voit que les choses bougent au niveau fiscal. Aux États-Unis, le gouvernement américain actuel avait déjà signalé son intention d’augmenter les impôts sur les gains en capitaux. Et là, on a appris cette entente entre les pays du G7 pour un impôt minimal des sociétés. Je crois que c’était nécessaire. C’est une réforme qui aurait dû être initiée il y a longtemps.

Depuis une vingtaine d’années, l’impôt sur les sociétés a baissé considérablement — résultat de la concurrence fiscale. Et donc, la participation des grandes entreprises au budget des États était largement insuffisante. Cette proposition survient à un moment où les États sont dos au mur. Ils sont arrivés au bout de leur capacité d’emprunt et ils n’ont pas d’autre choix que de prendre ce type de mesure pour éponger leurs déficits budgétaires colossaux. Il est temps de demander aux entreprises une contribution fiscale équitable. Ce sera intéressant de voir avec le G20 si les pays industrialisés aussi prennent part à l’effort collectif.

Est-ce qu’il y a des éléments qui vous rendent optimiste pour les mois à venir ?

Une importante source d’espoir selon moi, c’est l’engouement pour les investissements responsables, qui répondent aux critères ESG (environnement, société et gouvernance). C’est une tendance importante et irréversible. Toutefois, est ce que cela va être suffisamment décisif et suffisamment rapide pour éviter l’explosion ? En tous cas, c’est quand même quelque chose d’extraordinaire de se dire qu’on a réussi à faire bouger les marchés de capitaux à partir de la base ! Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est Greta Thunberg toute seule qui l’a fait, mais elle a été un symbole.

En ce moment, dans la prise en compte des critères ESG, c’est surtout le « E » qui prédomine. On commence seulement à parler du « S ». Et quand on va parler du « G », ça va devenir très intéressant parce que les Jeff Bezos et Mark Zuckerberg de ce monde ne sont pas des grands défenseurs de la gouvernance. Or, les entreprises ne doivent plus seulement essayer d’améliorer leur bilan environnemental, il faut aussi qu’elles fassent des efforts d’un point de vue social et de gouvernance.

  

L’entrevue a été éditée à des fins de clarté. Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

 

Livre à venir

Georges Ugeux est économiste et juriste de formation. En 2003, il a créé la banque d’affaires internationale Galileo Global Advisors, dont le siège se trouve à New York. Avant cela, entre 1996 et 2003, il a été v.-p. international de la Bourse de New York. Il est aussi l’auteur de plusieurs livres, dont La descente aux enfers de la finance (2019) et La trahison de la finance (2010). Il publiera un nouveau livre cet automne intitulé Wall Street à l’assaut de la démocratie, aux éditions Odile Jacob.


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