Portrait - L'informatique au service de la comptabilité

François Taschereau
Photo: Jacques Grenier François Taschereau

À l'époque de leurs études collégiales et universitaires, il y avait deux matières, l'informatique et la comptabilité, qui répugnaient aux deux copains qu'étaient François Taschereau et Denis Ratté; néanmoins, leur passion de devenir entrepreneurs les a conduits tout droit à bâtir une entreprise dont la force est d'avoir mis l'informatique au service de la comptabilité.

Le Groupe Fortune 1000 existe depuis 20 ans et il a vécu, au cours de ces années, des transformations importantes qui se poursuivent d'ailleurs. Hier avait lieu une assemblée d'actionnaires des Investissements Rasa, une coquille vide inscrite à la Bourse de croissance TSX, qui rachète toutes les actions du Groupe Fortune 1000, lequel devient donc une société ouverte qui peut déjà compter sur une souscription publique de 11 millions. L'exercice de droits d'achats par les actionnaires pourrait à la limite ajouter 12 millions aux produits de l'émission initiale.

Cette PME de Québec, qui l'an dernier a généré des revenus dépassant 12 millions, qui compte 140 employés et qui a comme clientèle 75 000 entreprises, dont plus de 90 % sont des PME du Québec, est toujours dirigée par ses fondateurs et quelques autres partenaires. Ceux-ci ont, depuis le début, voulu demeurer entièrement maîtres de leurs produits, en refusant de se mettre à la remorque des grandes firmes pour le développement de leurs logiciels, ce qui finalement les a bien servis.

Ils visaient le marché des PME, mais les travaux de leur équipe de recherche et de développement, dirigée par M. Ratté, a conduit à un élargissement de la clientèle, qui comprend désormais en plus des PME, les franchiseurs/franchisés (une première entente avec Radio Shack et 300 détaillants), les cabinets d'experts-comptables, les gouvernements (une licence accordée au ministère du Revenu du Québec) et enfin les grandes associations d'entreprises (dont celle des constructeurs d'habitation du Québec). L'évolution de ses logiciels a fait en sorte qu'il est devenu plus facile pour les experts-comptables d'aller fouiller de plus en plus profondément dans les états financiers. M. Taschereau emploie même l'expression «forage». Cela a ouvert la porte à la vérification électronique.

Toutefois, la cible première de Fortune 1000 demeure les PME. Il y a au Canada plus d'un million de PME qui représentent 26 % du marché total des technologies de l'information; chaque année, celles-ci dépensent près de neuf milliards en équipements, logiciels et services informatiques. Le Groupe Fortune 1000 est actuellement concentré au Québec, il y a donc le reste du marché canadien à solliciter. Pour l'instant, 20 % de ses revenus provient de la vente de logiciels à de nouveaux clients et 80 % est généré par les services et les produits connexes aux anciens clients; les services assurent des revenus récurrents.

Le Groupe Fortune 1000 a comme actionnaires principaux et à parts égales François Taschereau, Denis Ratté, Louis Lessard et Alain Dubois avec 65 % des actions. Capital Roynat détient un bloc proche de 19 % et La Banque de développement du Canada en a 16 %. L'émission publique complétée le mois dernier a amené aussi quelques centaines de petits investisseurs et l'exercice des droits d'achat pourrait entraîner une certaine dilution des actions détenues par les actionnaires principaux sans leur enlever leur position dominante.

M. Taschereau, qui agit comme président du conseil et chef de la direction, doit souvent répondre qu'il ne fait pas partie de la grande famille beauceronne des Taschereau, celle qui a donné des hommes de loi, des juges, au moins un évêque et un premier ministre. Il est cependant originaire de Québec et a fait des études en administration à l'Université Laval, alors que son collègue Ratté a étudié en génie et en administration.

En 1982, alors qu'il était gestionnaire à l'Institut de recherche en santé du travail, sont apparus les premiers appareils en micro-informatique. M. Taschereau a décidé de se lancer dans le commerce de détail pour ces produits et il a tout de suite fait appel à son ami Ratté. Des magasins furent ouverts à Montréal, Québec, Sherbrooke et Moncton. Puis le gouvernement Lévesque a parlé d'installer des micro-ordinateurs dans les écoles. Les jeunes entrepreneurs décidèrent alors de fabriquer leurs propres ordinateurs, qu'ils ont baptisés Félix (en l'honneur de Félix Leclerc). Le gouvernement a lancé un appel d'offres. «Nous avons beaucoup appris, mais nous n'avons pas gagné», se souvient fort bien M. Taschereau.

Les activités de détail se sont toutefois poursuivies, ce qui a permis aux deux partenaires de constater qu'il y avait des besoins réels à combler chez les PME. Jusque-là, les micro-ordinateurs servaient essentiellement au traitement de texte. En 1984 naissait Fortune 1000 avec l'objectif de démystifier les outils de gestion. «Il fallait en arriver à pouvoir utiliser cette machine sans connaître ni l'informatique ni la comptabilité», raconte le président, dont le but était alors de fabriquer des programmes qui pourraient être vendus dans tous les magasins et pas seulement les siens.

Cette toute petite entreprise a alors décidé de développer sa propre base de données, un défi relevé par M. Ratté. Fils d'un commis-voyageur, M. Taschereau était conscient de l'importance d'avoir un réseau de vente; il a donc tissé un réseau de revendeurs à la grandeur du Québec et instauré une ligne 1-800, ce qui n'était pas fréquent à l'époque. C'est ainsi qu'avec les années, il a développé une clientèle de plusieurs milliers de PME, lesquelles étaient souvent désorganisées en matière de comptabilité et de gestion de leurs affaires, des inventaires, des fournisseurs, etc. À partir des années 1990, Fortune 1000 a ajouté les services, qui sont devenus la principale source de revenus. «Nous avons transformé nos clients en abonnés», explique le président. En revanche, le commerce de détail a été abandonné.

En 1995, l'arrivée de Windows a provoqué un choc majeur. Jusque-là, Fortune 1000 avait travaillé avec DOS. Il fallait, de toute évidence, adopter Windows, mais comment y arriver? «Avec des données de base externes ou en les développant nous-mêmes, comme nous avions toujours fait?» L'option de faire comme avant fut retenue avec le risque de perdre une partie de la clientèle qui n'aurait peut-être pas la patience d'attendre. Une version hybride (DOS-Windows) fut mise au point, mais ce fut long, parce qu'il y avait plusieurs logiciels à adapter.

À partir de 1997 -1998 arrive un autre «raz de marée technologique», celui d'Internet, avec tout ce qui s'en suivait comme transformation de l'industrie. M. Taschereau a fait la tournée des banques et des conglomérats. Finalement, c'est Québec Téléphone qui a lancé la bouée de sauvetage en 1999 en achetant la PME pour la somme de neuf millions. Les dirigeants restaient en place et dirigeaient l'entreprise avec la même autonomie qu'antérieurement, en ayant de surcroît une sécurité financière qui permettait de terminer l'intégration de Windows sans avoir à investir des millions pour Internet.

Autre surprise en 2000, alors que Telus achète Québec Téléphone. Fortune 1000 ne fait pas partie des activités principales de l'acquéreur. La décision est prise de vendre cette petite division. Les anciens propriétaires veulent la racheter, mais il y a dans la course une société américaine qui offre plus cher. Telus a alors eu l'élégance de revendre quand même Fortune 1000 à ses fondateurs québécois pour la somme de 11 millions. «Nous en serons toujours reconnaissants à Telus», confie M. Taschereau. Selon des évaluations mentionnées dans la circulaire de sollicitation de procurations en vue de l'assemblée d'hier, la valeur marchande de l'entreprise serait d'environ 22 millions.