Perspectives - Flambée spéculative

Avec un cours établissant sans cesse de nouveaux records, les prix du pétrole imposent désormais le rythme aux autres marchés, boursier et des changes. Car si producteurs, pays et compagnies s'accommodaient très bien de la première grande vague de fond qui a poussé le prix du baril autour des 37 $US au début de l'été, la récente flambée, essentiellement de nature spéculative, ne fait sourire personne. Et elle provoque des grincements de dents tant chez les consommateurs que chez les grandes banques centrales autrement pressées de délaisser leur détente monétaire.

Les récents sommets atteints par les cours pétroliers n'ont rien de fondamental. Or, même si la récente vague répond essentiellement à des tractations spéculatives, il n'en demeure pas moins qu'elle impose aux consommateurs un prix dépassant les 44 $US le baril. Du jamais vu en

21 ans, dit-on. Avec une cible de 50 $US le baril désormais à la portée, ajoute-t-on. Si la reprise économique mondiale pouvait absorber le premier élan qui a fait bondir le prix de l'or noir de 19 $US le baril en quelque deux ans, les analystes se demandent désormais si le dernier rebond, de 7 $US en moins de deux mois celui-là, ne risque pas de soumettre cette reprise économique à un nouveau choc pétrolier. Déjà que le consommateur démontrait des signes de fatigue en juin dernier.

Il est estimé que le poids des anticipations dans le cours record de 44,34 $US affiché mardi sur le marché new-yorkais des denrées et matières premières serait de l'ordre de 15 $US le baril. En fait, les mouvements spéculatifs et le «facteur peur» associé aux menaces terroristes sur les infrastructures pétrolières compteraient présentement pour le tiers du prix de référence. Beaucoup de volatilité et d'émotivité, donc. Comme cette croyance non fondée voulant que les démêlés de Ioukos avec le fisc russe ne viennent retirer du marché quelque 1,7 million de barils par jour et perturber un approvisionnement mondial déjà tendu. Mais le jeu des anticipations étant ce qu'il est...

Et l'on ne s'attend pas à ce que ces mouvements de portefeuille se dissipent au cours des prochaines semaines ou mois, avec une hausse déjà musclée de la demande devant coïncider avec la période de pointe hivernale. D'où la cible attendue des 50 $US le baril qui, toute proportion gardée, nous ramènerait aux prix ayant prévalu lors des chocs pétroliers des années 1970.

La croissance économique, vigoureuse aux États-Unis et renaissante à l'échelle planétaire, saura-t-elle absorber ce choc sans trop de mal? Quelle lecture feront les banques centrales de la situation et du risque inhérent à ce choc? Avec leur doigt déjà sur la gâchette, prêtes à hausser leur taux d'intérêt devant une activité économique s'approchant du plein potentiel, les banques centrales vont-elles s'en tenir au biais favorisant une réapparition des pressions inflationnistes?

Les inconnues, multiples, commencent à peser lourd. Car derrière le poids de la spéculation dans l'envolée des cours pétroliers se cachent des éléments à la fois conjoncturels et structurels qui militent en faveur du maintien de telles pressions. On pense à ces facteurs conjoncturels telle une demande dite explosive reliée à un synchronisme du cycle mondial de reprise économique et au poids de la Chine et de l'Inde, qui n'est ajouté que depuis peu à l'équation. On pense à ces facteurs structurels tels la saturation des capacités mondiales de raffinage et les rigidités au niveau de l'approvisionnement. Le reste de la facture vient d'un contexte géopolitique que l'on dit instable touchant régulièrement les pays producteurs.

En d'autres termes, si l'on s'appuyait encore, en juin dernier, sur un scénario retenant un retour graduel à l'équilibre et un recul des prix près de leur niveau de référence de 25 $US le baril, cette conviction confortable tient de moins en moins. On commence à réaliser que les tensions frappant les pays producteurs sont beaucoup plus récurrentes que strictement anecdotiques. Et qu'une situation d'offre que l'on croyait excédentaire pourrait plutôt prendre des allures de pénurie.

Si, avec un prix touchant les 35 $US le baril, on acceptait que les pays producteurs et les pétrolières intégrées fassent le plein de profits sans trop broncher, un malaise tend désormais à s'installer avec des cours se dirigeant vers les 50 $US. Un malaise qui paralyse les consommateurs nets d'or noir mais qui s'étend depuis peu aux producteurs. Chez ces derniers, on se rappelle cette fracture causée par l'effondrement des cours pétroliers en 1997-1998 dans la foulée de la crise monétaire ayant secoué les économies d'Asie.

Le scénario dominant croit encore en l'effet déformant de la spéculation et en la capacité du marché à se rééquilibrer en jouant la carte de l'offre, d'une hausse de la production. Mais il appert que l'on commence à regarder, du coin de l'oeil mais avec une attention toujours plus soutenue, ces modèles qui délaissent les équations linéaires pour faire plutôt ressortir un épuisement des ressources pétrolières symétrique à l'augmentation rapide de la production.