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Jean Coutu digère sa transaction

Ayant accroché cette fin de semaine les dernières virgules à la transaction la plus significative de son histoire, le Groupe Jean Coutu, qui tire désormais 90 % de ses revenus au sud de la frontière, planche ces jours-ci sur l'intégration des 1549 pharmacies Eckerd.

L'acquisition de ces magasins situés dans le nord-est des États-Unis et sur la côte atlantique, pour 2,4 milliards de dollars américains, change profondément la morphologie de l'entreprise. Or des questions restent en suspens et l'entreprise de Longueuil, fondée à Montréal en 1969, se fait discrète. Du moins pour quelques semaines encore, c'est-à-dire jusqu'au 20 août, lorsqu'elle dévoilera les résultats pour l'année financière qui vient de s'écouler.

Y aura-t-il des rénovations, des investissements, des changements stratégiques? Les résultats seront-ils désormais convertis en dollars américains? La société préfère encore attendre un peu avant de s'avancer.

«Il s'agit sans aucun doute d'un défi de taille, mais notre feuille de route témoigne de notre capacité à le faire», a dit la porte-parole, Hélène Bisson. «Il faut effectuer le bilan de chaque établissement. Je ne suis pas certaine que tout soit couché sur papier à ce stade-ci.»

En effet, le président et chef de la direction de Jean Coutu Group USA, Michel Coutu, n'était pas disponible hier en raison du travail d'évaluation qui l'occupe actuellement à l'extérieur.

«En termes d'intégration, nous avons une bonne feuille de route. Nous n'avions qu'une vingtaine de magasins Maxi Drug au moment d'acheter les quelques centaines de pharmacies Brooks [en 1992]. C'était quand même un pas de géant aussi, mais ça s'est bien passé. Et l'acquisition des 80 Osco en 2002 s'est bien déroulée aussi», a ajouté Mme Bisson.

Il y a également la question des emplois. Selon des documents transmis il y a deux semaines à l'État de la Floride, Eckerd avait l'intention de licencier graduellement, à partir de dimanche dernier, quelque 1400 cadres et employés de soutien à son siège social de Largo. On ignore quelle proportion d'entre eux seraient repris par les activités américaines de Jean Coutu, telle que sa filiale Brooks.

L'autre morceau de la chaîne Eckerd dont s'est départi JC Penney, une grappe d'environ 1260 succursales, a été racheté par le groupe CVS, qui occupe désormais le premier rang américain.

Acquisition idéale

Jean Coutu comptait déjà plus de 330 pharmacies Brooks dans sept États. Elle demeure au deuxième rang des grandes chaînes de pharmacies canadiennes, derrière Shoppers Drug Mart/Pharmaprix, mais l'acquisition des Eckerd dans 13 États américains hisse l'entreprise au quatrième rang sur le continent.

L'ensemble des 2800 pharmacies Eckerd ont généré l'an dernier un chiffre d'affaires de 14,6 milliards, mais elles ont vu leurs bénéfices d'exploitation reculer de 30 %. Jean Coutu met ainsi la main sur un réseau de succursales qu'elle voudra relever à son propre niveau de rentabilité, ce qui risque d'entraîner des investissements et des changements à la composition des produits qu'elle place en magasin.

Des analystes avaient d'ailleurs indiqué, lors de la grande annonce en avril, que les ventes de produits hors pharmacie avaient besoin de travail. La réaction reste cependant positive.

«C'est une excellente transaction. C'est la phase de développement que la famille attendait. Ce sont des gestionnaires d'entreprise très patients, l'occasion s'est présentée et ils ne pouvaient demander mieux», a dit Pierre Bernard, gestionnaire de portefeuille et vice-président des actions canadiennes chez BLC Edmond de Rothschild.

«La grande différence avec d'autres sociétés publiques, c'est que Jean Coutu est une entreprise familiale. La famille n'a pas intérêt à tout bousiller», a-t-il ajouté, en disant qu'elle n'aurait probablement pas le choix d'investir dans ses magasins.

Il dresse également un parallèle avec Alimentation Couche-Tard, qui se lançait elle aussi sur le marché américain il y a quelques années et dont l'aventure se déroule somme toute assez bien. La dernière acquisition en lice est celle de 2000 dépanneurs Circle K dans le Midwest, conclue l'an dernier pour 1,12 milliard, portant à 60 % la place qu'occupent les magasins américains dans son réseau.

Cours cible élevé

L'action de Jean Coutu a terminé la séance de vendredi en hausse de 2 ¢, à 18,62 $ à la Bourse de Toronto. BLC Edmond de Rotshchild s'attend à ce que l'action grimpe à 30 $ d'ici la fin 2005. Or le cours de l'action pourrait aussi connaître des épisodes à la baisse avant de remonter, dit la firme, car toute intégration peut occasionner des moments de déception. Ce recul, estime M. Bernard, pourrait être de trois ou quatre dollars.

Rappelons que l'entreprise s'est endettée pour financer l'acquisition. Elle a pigé dans des facilités de crédit de 1,7 milliard, a émis des billets totalisant 1,2 milliard et a eu recours à des reçus de souscription de 582 millions de dollars canadiens, échangeables contre des actions à droit de vote subalterne de catégorie A.

Le Groupe Jean Coutu a réalisé des profits nets de 48,5 millions au troisième trimestre terminé fin février, contre 42,4 millions un an plus tôt. Ses résultats du quatrième trimestre seront publiés le 20 août et ceux du premier trimestre, le 5 octobre. Ceux-ci comprendront la contribution des pharmacies Eckerd pendant environ un mois.