Difficile consensus à l'OMC

Le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, Supachai Panitchpakdi.
Photo: Agence Reuters Le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, Supachai Panitchpakdi.

L'accord-cadre sur lequel les 147 pays membres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ont réussi difficilement à dégager un consensus en fin de semaine, à Genève, rend très nerveux les producteurs agricoles de l'Atlantique au Pacifique. Pour l'instant, ils se croisent les doigts en se disant que cet accord signifie seulement que la table est mise pour des négociations et que les véritables épreuves de force auront lieu dans les prochains mois. En fait, ils doutent très fortement qu'une entente finale puisse être conclue avant la fin de 2005, selon le délai proposé à l'OMC.

Jim Peterson et Andy Mitchell, respectivement ministre du Commerce international et de l'Agriculture, chargés de défendre les intérêts de l'industrie agroalimentaire canadienne à Genève, se sont empressés de présenter cet accord-cadre comme «un pas dans la bonne direction», mais ont aussi promis de demeurer «actifs, unis et vigilants», comme quoi rien n'est encore gagné, ni perdu, en ce qui concerne les sujets de grande préoccupation pour les producteurs.

Les enjeux en cause sont très clairement connus et identifiés. Pour les producteurs québécois et aussi pour un grand nombre d'agriculteurs ontariens, le maintien de la gestion de l'offre dans le lait, les oeufs et la volaille est mis en cause. Comme le disait Laurent Pellerin, président de l'Union des producteurs agricoles (UPA), vendredi dernier, «ces productions sont à risque».

Dans les provinces des Prairies, où les agriculteurs sont déjà grandement affectés financièrement par l'embargo américain imposé depuis la découverte d'un seul cas de vache folle en Alberta, c'est la Commission canadienne du blé (CCB) qui est désormais menacée. Cette commission, qui est un monopole d'État, est depuis des décennies le vendeur des céréales de l'Ouest à travers le monde et est considérée intouchable par les fermiers.

Or, à l'OMC, les productions sous gestion de l'offre dans lesquelles les gouvernements fédéral et provinciaux interviennent et la CCB, sont perçues par une très grande majorité de pays comme des interventions dans la libre circulation du commerce. M. Peterson a lui-même constaté et avoué que, sur ces questions, le Canada s'est en fin de semaine retrouvé seul contre 146 pays. Il y aura donc une énorme côte à remonter dans les mois à venir pour sauver les meubles, d'un point de vue canadien et québécois.

«Le cadre concernant l'agriculture donne au Canada la marge de manoeuvre nécessaire pour poursuivre tous ses objectifs au cours de la prochaine phase de négociations, pendant laquelle seront établis toutes les règles et tous les engagements détaillés», font valoir les deux ministres, en précisant avoir demandé et obtenu un accord pour qu'il y ait une plus grande souplesse dans la mise en oeuvre de ces améliorations pour les produits vulnérables, y compris ceux qui entrent dans la catégorie de la gestion de l'offre.

L'UPA, qui n'a jamais cessé d'être sur le qui-vive depuis les années 1980, alors que le Canada et les États-Unis envisageaient de conclure un accord de libre-échange, lequel s'est étendu ensuite au Mexique, alors même que de dures négociations au GATT devaient conduire à la création de l'OMC, ne va certainement pas jeter l'éponge maintenant.

Hier, il a fallu attendre plusieurs heures avant d'obtenir la réaction officielle de l'UPA, qui est venue dans un communiqué de sept paragraphes où chaque mot et chaque mot entre les lignes avaient été pesés.

«La partie qui s'entamera avec la prochaine phase de négociations devra se jouer très serré et on aurait tort de baisser la garde», y déclare M. Pellerin, qui poursuit ainsi: «Si l'accord laisse entrevoir la sauvegarde des productions sous gestion de l'offre, encore faudra-t-il que le Canada manoeuvre habilement pour faire en sorte que cela se concrétise. Les Américains et les Européens nous ont toujours dans la mire là-dessus.»

Le président de l'UPA soutient qu'un mouvement comme celui de GO5, une coalition de l'industrie agroalimentaire québécoise en faveur de la gestion de l'offre, demeure plus pertinent que jamais. Et cela signifie évidemment que l'UPA ne va pas tarder à polir sa trompette pour sonner l'appel des troupes, dès que le besoin s'en fera sentir. Avec un gouvernement minoritaire à Ottawa, voilà un message que les ministres seraient bien mal venus de jeter au panier à rebuts maintenant.

L'UPA, qui n'a évidemment aucun membre en dehors du Québec, se porte néanmoins à la défense de la CCB: «Il faudra également retrousser ses manches pour assurer la défense des outils collectifs de mise en marché, telle la Commission canadienne du blé, souvent pris à partie comme des interventions de l'État. C'est notre droit le plus strict, en tant qu'agriculteurs, d'organiser la commercialisation de nos produits, y compris de nous regrouper pour joindre nos forces dans la recherche d'un marché plus équitable.»

Par ailleurs, l'ensemble des producteurs canadiens, y compris les membres de l'UPA, se réjouissent de voir, dans l'accord-cadre de l'OMC, les orientations en faveur d'un commerce agricole plus discipliné, ce qui est désiré dans toutes les productions exportatrices. Les subventions accordées par les Américains et les Européens pour donner un coup de pouce à l'exportation de leurs produits sont de l'ordre de 300 milliards. Cette aide a notamment un effet dévastateur sur les producteurs des pays moins riches ou en développement, qui non seulement ne peuvent pas exporter leurs produits, mais qui ne peuvent même pas concurrencer cette distorsion des prix sur leurs propres marchés intérieurs.

Vendredi dernier, les États-Unis, dans un effort de rapprochement avec les pays producteurs de coton de l'Afrique de l'Ouest, ont annoncé une baisse de 20 % de leurs subventions, totalisant 19 milliards, pour le coton, le riz, le soya et le blé, qui entrerait en vigueur à la première année d'un accord final à l'OMC. «C'est le commencement de la fin de toutes les subventions», s'est exclamé le ministre brésilien des Affaires étrangères, Celso Amorim. Le dossier agricole à l'OMC restera d'actualité encore un très long moment.