Folie diamantaire

Le géologue Jorge Ortega, un résidant de Québec qui travaille pour SOQUEM, examine une des centaines de «carottes» que les opérations de forage permettent d’extraire du sol chaque jour au camp Lagopède, dans la région des monts Otish. Tout est
Photo: Le géologue Jorge Ortega, un résidant de Québec qui travaille pour SOQUEM, examine une des centaines de «carottes» que les opérations de forage permettent d’extraire du sol chaque jour au camp Lagopède, dans la région des monts Otish. Tout est

Monts Otish — «Nous sommes tous un peu malades, en effet.» Le constat, sur un ton blagueur, est celui d'un géologue dont nous tairons tout de même l'identité. Nous sommes à plus de 300 kilomètres au nord de Chibougamau, dans les monts Otish. La région, jusqu'à maintenant peuplée surtout par des colonies de moustiques et quelques maigres conifères, accueille depuis quelques années des dizaines d'explorateurs à la recherche d'une pierre encore exotique au Québec: le diamant.

La ruée a vu le jour vers la fin 2001, lorsque la coentreprise formée à parts égales d'Ashton Mining et de SOQUEM (une branche de la Société générale de financement) a découvert ce qu'on appelle une kimberlite. Il s'agit essentiellement d'une formation rocheuse qui descend directement dans la terre et qui renferme généralement des diamants.

Les entreprises ayant envahi le secteur sont légion, mais la position de tête (que les concurrents eux-mêmes reconnaissent) appartient pour l'instant à Ashton/SOQUEM.

La raison? Le tandem détient environ 3800 kilomètres carrés de territoire dans le nord du Québec, acquis au fil des ans par le processus de claims auprès du gouvernement provincial, du véritable premier arrivé premier servi. Mais son terrain le plus prisé, en plein centre d'une propriété baptisée Foxtrot, est un petit bout de terre de quelques kilomètres carrés à l'intérieur duquel se trouvent neuf de ces corps kimberlitiques.

Cap sur Anvers

Ce qu'elle fait ces jours-ci n'est pas très compliqué: elle creuse des trous. L'entreprise en est aujourd'hui rendue à l'étape de l'échantillonnage en vrac. Oubliez les gigantesques mines à ciel ouvert, il est ici question de cavités relativement discrètes. Le but est d'amasser une quantité suffisante de diamants pour les faire évaluer.

D'ici la fin de l'année, elle aura remonté à la surface 600 tonnes de matériel rocheux, sous forme de carottes et de roche concassée. Tout ça pour quelque 300 carats de diamant ou, si vous préférez, 60 grammes.

«Nous espérons pouvoir faire évaluer ces diamants vers la fin de l'année, possiblement à Anvers, en Belgique», dit Brooke Clements, vice-président de l'exploration chez Ashton, détenue en majeure partie par le géant australien Rio Tinto.

Mais attention, les résultats ne détermineront pas tout de suite s'il vaudrait la peine, d'un point de vue économique, de construire une véritable mine au coût de centaines de millions de dollars. Nous en sommes encore dans les étapes intermédiaires: il faut amasser d'autres d'échantillons, faire des études de faisabilité, etc.

«Dans l'éventualité d'une découverte spectaculaire, nous pourrions présumer de la construction d'une exploitation minière dans cinq ans», estime toutefois M. Clements, un Américain de l'Indiana qui a passé la majeure partie de sa vie à chercher des diamants au sud de la frontière.

Discrétion

Le tandem Ashton/SOQUEM a deux camps: un camp d'exploration et le camp principal où sont situées les opérations de forage. Ce dernier, construit en septembre dernier, compte déjà une trentaine de travailleurs, foreurs et géologues. Ashton est aux commandes.

Les installations ont quelque chose de surréel. Une quinzaine de petits chalets, des toilettes à eau courante, des douches, tout en contreplaqué. Dans la salle récréative, des vidéocassettes, un lecteur DVD, une table de billard. Les rues ont des noms: ici le boulevard Diamant, là-bas la rue Hélico.

Si les explorations passées coupaient littéralement les travailleurs du reste du monde, ce camp-ci n'entre pas dans la définition: six lignes téléphoniques, ordinateurs portables et Internet haute vitesse.

Or l'étranger se pointe rarement et les dirigeants du camp surveillent aujourd'hui leur langage. Les questions suscitent des réponses réfléchies et posées, presque timides. Certaines informations sont confidentielles. La discrétion est de mise car la concurrence dans le secteur est féroce.

«L'industrie du diamant est différente des sociétés aurifères ou des métaux de base, qui souvent vont faire du bruit pour attirer les investisseurs et mousser le cours de leur action en Bourse», dit Renald Gauthier, directeur général de l'Association de l'exploration minière du Québec. «Mais pour le diamant, il faut investiguer de très grandes surfaces et si vous dévoilez votre jeu, vous attirez d'autres joueurs qui peuvent vous damer le pion en bout de ligne alors que vous vous êtes tapés le gros du travail. Ils gardent un profil très bas.»

Il ne faut pas oublier que si l'investissement est massif au début, le jeu en vaut peut-être la chandelle. Dans le cas d'Ashton/SOQUEM, c'est rien de moins que 18 millions de dollars que doivent coûter les travaux cette année, soit le triple de l'an dernier.

«Trouver un dépôt de diamants, c'est comme trouver une aiguille dans une botte de foin. L'exploration est longue et il faut y aller prudemment, mais la récompense est incroyable. Il n'y a rien qui se compare à ça dans l'industrie», dit André Audet, président du conseil et chef de la direction de la société minière Majescor Resources.

En effet, 13 des 20 mines les plus rentables au monde seraient des mines de diamant.

Les concurrents s'activent aussi

Majescor est en fait le voisin d'à côté. La société minière d'Ottawa a mis le grappin sur des terres immenses tout juste au sud-ouest et au nord-est de celles de son concurrent. Auparavant associée à la société australienne BHP Billiton, elle travaille seule depuis que celle-ci a quitté le projet. «Nous espérons trouver des kimberlites cet automne. Nous avons identifié plusieurs traînées de minéraux indicateurs», dit M. Audet.

L'entreprise a dépensé environ trois millions depuis quatre ans, ce qui ne comprend pas le million de dollars consacrés à l'acquisition de territoires. Cette année, l'investissement devrait se chiffrer au total aux environs de 1,5 million. Son camp d'exploration, situé sur une propriété qu'elle a baptisée Portage, compte une douzaine de personnes.

«On est convaincu d'avoir autant de potentiel que les terrains d'Ashton», avance M. Audet, qui fonde ses espoirs sur le fait que ces terrains sont situés à côté de ceux du concurrent.

Quant à Dios Exploration, associée au géant sud-africain De Beers, elle dit avoir trouvé trois corps kimberlitiques l'an dernier: les deux premiers ne contenaient pas de diamants mais le troisième nécessitera davantage d'analyse. Elle dépense elle-même environ 2,5 millions par année.

Sur les terrains d'Ashton, M. Clements tâte religieusement l'intérieur d'un trou ayant servi de lieu d'échantillonnage, comme s'il s'agissait d'une terre sacrée. Il s'attarde aux détails.

Le directeur du camp, Bob Lucas, explique comment, à quelques kilomètres de là, ils ont trouvé d'autres roches kimberlitiques. Il refuse de dire où précisément, mais il ne peut s'empêcher de sourire grand. La compétition est vive. «Les concurrents peuvent dépenser tant qu'ils veulent.»

Investissements

Selon les données du ministère québécois des Ressources naturelles, les entreprises minières dans leur ensemble devraient dépenser cette année de 20 à 25 millions dans le Moyen Nord et Grand Nord du Québec. Le projet le plus avancé reste celui d'Ashton.

«On ne peut pas parler d'une découverte économique encore, mais c'est un projet qui chemine très bien. En fait, c'est le plus avancé et le plus prometteur des projets diamantifères au Québec», estime M. Gauthier, de l'Association de l'exploration minière du Québec.

Le projet Foxtrot a déjà avalé 30 millions depuis ses débuts, et il pourrait s'écouler encore plusieurs années pour savoir s'il serait viable d'y construire une mine. Dans les Territoires-du-Nord-Ouest, par exemple, les deux mines Ekati et Diavik ont pris 18 et 12 ans avant de voir le jour, sans parler des coûts astronomiques dépassant le milliard. Pendant combien de temps la SGF est-elle prête à tenir le coup?

«Nous serons partenaires tant qu'il y a une volonté [du gouvernement]», dit Ghislain Poirier, directeur adjoint de l'exploration à la SOQUEM. «Et, pour l'instant, il y a réellement une volonté de développer une industrie du diamant intégrée.»

Certains acteurs du milieu avancent toutefois que le gouvernement devra un jour sortir du projet car les coûts, qu'il assume lui-même à moitié, deviendront beaucoup trop imposants.

Reste que le premier ministre Jean Charest semble vouloir participer, du moins pour l'instant. Il annonçait à la mi-juin que la société belge Diarough allait investir 20 millions pour ouvrir une usine de taillage et de polissage à Matane. Québec a offert quelques incitatifs. «On tire les leçons du passé», avait alors lancé le premier ministre. «On n'attend pas que quelqu'un ouvre une mine pour ensuite aller traiter les diamants ailleurs pour qu'ils soient revendus au Québec.»

Entre-temps, quel sera le budget 2005 pour Foxtrot? Trop tôt pour le dire, mais SOQUEM affirme que, sur la base du potentiel démontré jusqu'à présent, les sommes investies ne risquent pas de rétrécir.

***

François Desjardins était l'invité de la coentreprise Ashton/SOQUEM.