L'application Wealthsimple attire les jeunes, influencés par les réseaux sociaux

Est-ce que les applications comme Wealthsimple seront donc l’avenir de l’investissement?
Photo: Capture d'écran Est-ce que les applications comme Wealthsimple seront donc l’avenir de l’investissement?

La finance a longtemps été l’apanage d’une poignée d’initiés, restant inaccessible à d’autres. Or, les applications de courtage, comme Wealthsimple, ont bouleversé les codes du secteur. Loin des stéréotypes ternes de la Bourse, ces applications ont simplifié, démocratisé et même égayé l’investissement — faisant presque oublier les risques réels qui y sont associés. Les investisseurs, de plus en plus de jeunes, influencés par les réseaux sociaux, prennent d’assaut la plateforme pour prendre leurs finances personnelles en main.

Fondée en 2014, la torontoise Wealthsimple avait dès le départ pour « mission » de « révolutionner le secteur financier afin que tous les Canadiens puissent atteindre la liberté financière », témoignait récemment Michael Katchen, son fondateur et actuel p.-d.g., dans un billet publié sur le site de la société. Aujourd’hui, la compagnie propose toute une gamme de produits : de Wealthsimple Trade pour acheter des actions à la Bourse à Wealthsimple Tax pour déclarer ses revenus, en passant par Wealthsimple Crypto pour investir dans les cryptomonnaies.

Le pari « naïf », comme le décrit M. Katchen, qu’avait Wealthsimple de métamorphoser le paysage financier a porté ses fruits. L’entreprise, détenue à majorité par Power Corporation, a connu un succès inouï dans la dernière année. En mars 2020, le nombre de clients de Wealthsimple s’élevait à environ 350 000 clients à travers le Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni, pour un actif administré de 6,8 milliards de dollars américains. Aujourd’hui, l’entreprise compte près d’un million de clients — un bond de 185 % — et gère un actif de 10 milliards de dollars. Si on compte aussi les utilisateurs de Wealthsimple Tax, le nombre de clients grimpe à 2 millions.

L’entreprise refuse de donner des informations sur le profil moyen de ses clients. Mais il suffit d’un tour rapide sur son site Web ou sur son compte Instagram pour comprendre qu’elle s’adresse particulièrement aux millénariaux, et même à la génération Z.

Wealthsimple mise énormément sur les recommandations de pair-à-pair. Par exemple, si vous invitez un ami à se joindre comme nouveau client à l’interface de Wealthsimple Trade et qu’il y investit 100 dollars, vous recevrez 25 dollars en récompense, et lui recevra 10 dollars.

Une autre façon par laquelle Wealthsimple Trade attire les consommateurs ? En n’imposant pas de frais de commission sur les transactions réalisées à la Bourse, contrairement à d’autres applications de courtage comme celles de TD, de RBC ou de Questrade, où les frais varient entre 5 et 10 dollars par transaction. Mais il y a quand même des coûts sur Wealthsimple : notamment des frais de change lors d’achat d’actions américaines.

« Le modèle d’affaires de toute institution inclut une marge de profit. C’est avant tout ça, leur but. Il y a toujours un coût, même s’il est subtil. Et ça, les consommateurs doivent vraiment en avoir conscience », prévient Reena Atanasiadis, professeure en finance et doyenne à la Faculté d’administration de l’Université Bishop’s.

Le rôle majeur des influenceurs

Fraîchement diplômée de ses études en comptabilité, Tédia Rosarion fait partie de cette nouvelle génération d’investisseurs séduits par Wealthsimple. Avide de vulgariser et de partager ses connaissances, la jeune Québécoise de 25 ans est devenue influenceuse en finances personnelles et en investissement il y a quelques mois, une « activiste financière », comme elle se décrit.

« Avant, je travaillais dans une banque, mais je me suis rapidement aperçue que ça ne me correspondait pas, raconte-t-elle. En janvier 2020, j’ai tout lâché et je me suis lancée à mon compte. J’ai commencé à faire des vidéos sur Tiktok, YouTube et Instagram. » Sur Tiktok, la jeune femme est suivie par près de 13 300 abonnés et cumule environ 130 000 likes sur ses vidéos.

 

Arrive-t-elle à en vivre ? « Oui. Ma chaîne YouTube devrait bientôt être monétisée et j’ai un contrat avec une entreprise », explique-t-elle. L’entreprise en question, c’est Wealthsimple. Tédia Rosarion reçoit de l’argent pour chaque personne qu’elle persuade de télécharger la plateforme. Avec la communauté qu’elle a réussi à bâtir au fil des mois, l’influenceuse est parvenue à convaincre beaucoup de nouveaux adeptes. « Plusieurs centaines, peut-être même un peu plus de mille »,confie-t-elle. Il y a eu beaucoup de téléchargements surtout vers la fin de l’automne et de l’hiver 2020, note-t-elle, mais le rythme a décéléré dans les derniers temps.

Au cours des prochaines semaines, Tédia Rosarion doit aussi collaborer avec l’application pour faire des vidéos promotionnelles. Des vidéos de ce genre, on en voit défiler à la pelle sur les réseaux sociaux. Ellyse Fulford, une autre créatrice de contenu canadienne très connue dans le domaine des finances personnelles (317 500 abonnés et 2 millions de likes accumulés sur TikTok), participe elle aussi à ce genre de publicités pour Wealthsimple.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Fraîchement diplômée de ses études en comptabilité, Tédia Rosarion fait partie de cette nouvelle génération d’investisseurs séduits par Wealthsimple.

Tédia Rosarion voit d’un bon œil la démocratisation de la finance. « C’est important de prendre en main ses finances personnelles et Wealthsimple, c’est vraiment une bonne application pour les débutants, c’est simple d’utilisation. On peut investir le montant qu’on veut. Il n’y a pas cette barrière à l’entrée. »

Or, c’est aussi cette simplicité d’utilisation de la plateforme et son côté tendance qui poussent certains investisseurs à se lancer tête baissée à la Bourse — oubliant parfois que les risques de perdre de l’argent sont bel et bien réels. Durant la saga GameStop en début d’année, 67 % des utilisateurs de Wealthsimple qui avaient acheté des actions de l’entreprise ont perdu de l’argent.

De son côté, Tédia Rosarion ne s’est pas lancée dans l’aventure GameStop. « Je fais de l’investissement à long terme. Ce que je vise, c’est l’indépendance financière. »

Un marketing bien ficelé

Le fait que Wealthsimple fasse appel à des influenceurs est une stratégie typiquement destinée à la génération Z et aux millénariaux, souligne Jean-François Ouellet, professeur de marketing à HEC Montréal. « Ces générations sont habituées à ce qu’on appelle la gamification. C’est le fait de s’amuser ou d’avoir du plaisir avec des applications. L’investissement a toujours été perçu comme quelque chose de sérieux, de risqué. Mais le fait d’avoir des interfaces qui rendent l’expérience un peu plus ludique, un peu plus agréable, c’est vraiment ça qui les attire », explique le professeur. Wealthsimple a, en quelque sorte, exploité « les meilleures pratiques du design » pour rendre l’expérience « invitante », souligne M. Ouellet.

L’entreprise fait par ailleurs beaucoup appel au principe du « remarketing », ajoute-t-il. Le remarketing, c’est ce procédé par lequel les marques diffusent des publicités ciblées auprès des internautes ayant déjà consulté leurs produits. « Si vous allez une fois sur leur site, vous allez voir de la publicité là-dessus sur toutes les plateformes imaginables ensuite. Que vous soyez client ou non de Wealthsimple, la compagnie va se rappeler à votre bon souvenir de façon assez fréquente », note M. Ouellet.

De l’avis du professeur, il existe « peut-être un clash » entre Wealthsimple et les marchés financiers. « Ces derniers ont toujours été par défaut sérieux puisqu’il faut une certaine stabilité, explique-t-il. Or, le problème, c’est que quand vous avez une multitude de petits acteurs individuels qui agissent sur des bases plus impulsives et moins réfléchies, cela crée des fluctuations sur les marchés. Cette menace-là est bien présente et c’est à surveiller. Cela dit, ce n’est pas une mauvaise chose que les plus jeunes s’intéressent à la finance. »

Est-ce que les applications comme Wealthsimple seront donc l’avenir de l’investissement ? C’est un modèle qui va gagner du terrain, estime pour sa part Reena Atanasiadis de l’Université Bishop’s, mais cela ne remplacera pas les institutions traditionnelles. « On croyait que les caissiers des institutions financières allaient complètement disparaître pour être remplacés par les guichets automatiques. Or, il y en a encore. Les grandes institutions ne vont pas se laisser être remplacées si facilement. Elles vont même, possiblement, racheter ces entreprises », croit l’experte.

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