Portrait - De l'argent dans les poubelles

Laurent Pedneault, principal actionnaire, président et chef de la direction de Conporec.
Photo: Jacques Grenier Laurent Pedneault, principal actionnaire, président et chef de la direction de Conporec.

Après 10 ans d'efforts financiers et techniques, Conporec fait la démonstration dans la région de Sorel-Tracy qu'il est possible de faire fonctionner à profit une usine de recyclage à grande échelle des ordures ménagères en compostage. Et maintenant, cette petite entreprise, qui prévoit atteindre des revenus de 10 millions cette année, part à la conquête du monde.

Laurent Pedneault, principal actionnaire, président et chef de la direction de Conporec, est intarissable à propos de cette technologie dont il est absolument convaincu qu'elle est unique au monde. La municipalité régionale de comté (MRC) de Sorel-Tracy est présentement la seule MRC du Québec à dépasser déjà les objectifs établis dans une loi récente de l'Assemblée nationale, c'est-à-dire qu'au moins 60 % des déchets domestiques soient recyclés à partir de 2008. Et cela, grâce à cette usine dotée d'un procédé de compostage qui permet de réduire de 75 % le volume des déchets municipaux envoyés dans les sites d'enfouissement.

Il y a de par le monde un marché potentiel de développement absolument gigantesque pour Conporec, un marché évalué à environ 140 milliards de dollars uniquement dans les parties les plus riches de la planète, soit aux États-Unis (52 milliards), en Europe (80 milliards), au Canada (quatre milliards) et en Australie (3,5 milliards). La technologie de Conporec est bien évidemment protégée par des brevets et ses dirigeants entendent bien profiter de la vague incontournable qui va déferler dans les pays industrialisés pour le recyclage des déchets domestiques. Les sites d'enfouissement débordent et l'option de l'incinération n'est pas davantage une solution viable à long terme.

Un cul-de-sac

C'est d'ailleurs la perspective d'un tel cul-de-sac qui a amené dans les années 1980 un groupe de citoyens de la région de Sorel-Tracy à rechercher une voie alternative au site d'enfouissement local, qui atteignait la fin de sa vie utile. La région souffrait déjà d'une image très défavorable sur le plan environnemental. Ces gens ont donc fait appel au Centre de recherche industrielle du Québec, qui a alors repris une vieille technologie française avec l'objectif de réussir à transformer 70 % des déchets en compost.

En 1987, Conporec voyait le jour à la suite d'une entente avec la MRC regroupant plus de 20 municipalités en vue de la construction d'une usine pouvant traiter de 30 000 à 35 000 tonnes de déchets par année. Le groupe de gens d'affaires, composé de 20 personnes dont chacune investissait 50 000 $, injectait donc un million dans le projet. Le contrat global prévoyait des revenus de 88 millions sur 20 ans, provenant des frais payés par les citoyens-usagers. Cela équivalait à environ 125 $ la tonne de déchets par porte. Un ménage dépose en moyenne à la rue une tonne de déchets domestiques par année.

L'usine n'a commencé ses activités qu'en 1993, croyant bien alors que tout était au point. Hélas, les plaintes sont venues très vite de toutes parts à cause des odeurs très fortes de putréfaction et de poubelles que cette usine dégageait. Les élus municipaux étaient aux abois et le monde des affaires en avait aussi plein le nez, puisque l'usine était située tout juste à côté d'un très chic terrain de golf!

L'un des promoteurs, qui connaissait Laurier Pedneault, lequel dirigeait et dirige encore une prospère entreprise spécialisée dans les services d'entreposage frigorifique, a fait appel à lui pour une injection de capital. M. Pedneault s'est impliqué financièrement et a trouvé en outre des partenaires stratégiques, dont la firme de génie-conseil Roche. Tous ensemble, ils ont réussi non seulement à rendre cette usine inodore, mais aussi à mieux connaître cette technologie réinventée et en conséquence à mieux gérer et former le personnel. «Ce n'est pas tout d'avoir un bon avion, il faut savoir le faire voler», souligne le président.

Le procédé mis au point par Conporec est relativement simple. On met les déchets dans un énorme tube de 300 pieds de long par 15 pieds de diamètre qui tourne sur lui-même. On y ajoute de l'eau et de l'oxygène et on maintient la température entre 60 et 70 degrés Celsius. Ce tube est en fait un bioréacteur qui assure la fermentation et l'homogénéisation des résidus. Ce sont les bactéries qui se trouvent déjà dans les déchets qui activent la transformation en compost. «Nous faisons exactement ce qui se passe dans la nature depuis toujours, sauf que nous le faisons en trois jours», constate M. Pedneault.

Il y a constamment 300 tonnes de déchets dans le bioréacteur, qui est en pente, si bien qu'au fur et à mesure cette matière avance progressivement dans le tube pour en ressortir à l'autre extrémité sous forme de compost. En somme, ce tube est un énorme intestin. Tout ce qui était biodégradable est devenu compost et ce qui ne l'était pas, comme les boîtes de conserve en métal et les plastiques, peut aisément être récupéré à la sortie grâce à un tamis rotatif. Ce procédé élimine complètement la nécessité pour les citoyens consommateurs de faire eux-mêmes le tri avant que les éboueurs ne viennent ramasser leurs ordures domestiques. Avec ce procédé, les bacs bleus (ou verts) deviennent superflus.

La solution adoptée pour éliminer les odeurs fut de mettre les installations dans des bâtiments fermés, maintenus en pression négative. L'air extérieur peut facilement entrer dans l'usine, mais il ne peut pas ressortir à moins de passer par un énorme biofiltre où il y a aussi des micro-organismes qui dévorent toutes les particules causant l'odeur nauséabonde. Il s'agit d'une technologie largement connue dans l'industrie alimentaire.

Outre l'usine de Sorel-Tracy, Conporec a un projet en voie de réalisation dans l'État de New York. Il s'agit d'une entreprise conjointe avec une firme d'ingénieurs, Stearns & Wheler. La construction a commencé en mars 2003 et l'ouverture de l'usine est prévue pour le dernier trimestre de cette année.

Le mois dernier, Conporec annonçait la construction d'une usine en France au coût de 25 millions. Les travaux devraient être complétés à l'hiver 2006 et l'usine desservira un regroupement de 40 communes en banlieue parisienne. Cette percée en France est d'autant plus remarquable que Conporec a mis au point son procédé à partir d'une technologie importée de France. Pour cette usine de Tournan-en-Brie, la PME québécoise a été préférée à plusieurs soumissionnaires français. Une preuve éclatante que ce procédé pourrait être vendu partout dans le monde.

D'ailleurs, plusieurs autres projets ont été déposés sous forme finale avec des annonces qui pourraient venir d'ici à six mois. Il s'agit de projets totalisant 300 millions. M. Pedneault prépare donc son entreprise en vue d'une croissance exponentielle. Il est présentement en phase finale pour l'obtention d'un financement privé de cinq millions. Il a de plus créé Capital SLC, une coquille pour l'instant vide mais inscrite à la Bourse de croissance TSX et qui a signé un accord de principe relatif à l'acquisition de toutes les actions de Conporec. Ce transfert de propriété à une société ouverte permettra sans doute l'automne prochain de procéder à une souscription publique de 15 à 20 millions. «Mais cela se fera sur la base d'une valeur de l'entreprise qui sera beaucoup plus importante que maintenant», affirme le président, qui a dans ses dossiers des projets venant d'un peu partout.