OMC: le nouvel accord rebute les agriculteurs canadiens

Un producteur de coton dans le nord de la Côte-d’Ivoire. Après 20 heures de tractations soutenues, les pays africains et les États-Unis ont annoncé un accord d’intention sur une réduction future des subventions américaines, identifiées comme
Photo: Agence France-Presse (photo) Un producteur de coton dans le nord de la Côte-d’Ivoire. Après 20 heures de tractations soutenues, les pays africains et les États-Unis ont annoncé un accord d’intention sur une réduction future des subventions américaines, identifiées comme

Alors que minuit et l'heure de tombée pour la fin des négociations de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) approchaient à Genève, Laurent Pellerin, qui présidait la séance finale de l'assemblée de la Fédération canadienne de l'agriculture (FCA) à Québec, devait faire un constat implacable devant la tournure des événements: «Nos productions sont à risque.»

Plus tôt dans la journée, Andy Mitchell, le nouveau ministre fédéral de l'Agriculture qui se trouve à Genève avait participé à une conférence téléphonique avec tous ses homologues provinciaux. L'Union des producteurs agricoles (UPA) et la FCA ont aussi leurs observateurs sur les lieux de ces négociations multilatérales, lesquelles semblent cette fois avoir subi un sérieux coup de barre de la part de cinq pays qui sont les plus importants producteurs: L'Union européenne, les États-Unis, l'Inde, le Brésil et l'Australie. L'orientation donnée ne concorde pas avec la position canadienne.

Le gouvernement canadien a en effet émis des réserves à l'égard de la plus récente version d'un texte pouvant servir de cadre à la poursuite des négociations. Ce texte propose une réduction substantielle des subventions de l'État et trace une voie pour la libéralisation du commerce des biens manufacturés. Il y a eu en outre un déblocage entre les États-Unis et les pays de l'Afrique de l'Ouest sur la question du coton. Le texte fait état aussi d'une baisse des tarifs douaniers, ce qui pourrait affecter le système canadien de la gestion de l'offre. La liste des pays susceptibles de faire front commun avec le Canada ne semble pas pour l'instant assez longue pour faire contrepoids au groupe des cinq. Il y a le Japon, la Suisse et plusieurs pays en développement plutôt mécontents. La délégation canadienne parlait d'une «réunion de la dernière chance» dans la soirée d'hier.

«Si on ne réussit pas à faire modifier le texte en notre faveur, c'est simplement une négociation ardue qui s'amorce», disait-on à Ottawa où le gouvernement Martin voit tout de même des aspects intéressants, notamment l'engagement «historique» de l'Union européenne et des États-Unis de réduire leurs subventions. Le gouvernement mise par ailleurs sur une éventuelle clause d'exception qui permettrait de préserver la gestion de l'offre. Enfin, on fait remarquer que selon la Banque mondiale, un accord sur la libéralisation du commerce pourrait faire croître l'économie mondiale de 500 milliards et contribuer à tirer 140 millions de personnes de la pauvreté.

Ce n'est pas davantage la panique chez les agriculteurs canadiens, puisqu'il s'agit pour l'instant à l'OMC d'établir «une base de discussion» sur laquelle on pourra s'appuyer pour lancer une ronde de négociations plus substantielles probablement dans deux ans. Si vraiment il y a consensus pour une baisse des tarifs douaniers dans un document de base, il faudrait quand même négocier plus tard le pourcentage de ces baisses, souligne M. Pellerin.

Il y a également à Genève une volonté de limiter les interventions dans l'aide aux agriculteurs, ce qui pourrait paralyser les programmes d'intervention lors de situations de crise. Par exemple, s'il y a entente, en vertu d'un maximum historique, de plafonner une aide à 10 $ par tête, ce qui serait suffisant en temps normal, que pourrait-on faire dans un contexte de crise comme celle de la vache folle, alors que l'aide requise peut atteindre 150 $ par tête? Cette orientation préoccupe M. Pellerin et ses collègues canadiens.

Au fait, à la réunion de la FCA à Québec, les délégués ont beaucoup réfléchi et discuté hier sur le dossier de la vache folle en vue d'établir un plan d'action. Devant les coûts exorbitants pour maintenir le troupeau actuel, ils envisagent l'option de réduire substantiellement le cheptel canadien, puisque le déblocage attendu pour accéder au marché américain ne se produit toujours pas.

Un déblocage

Pour ce qui est de l'ensemble du dossier agricole qui est négocié à l'OMC, on se préparait à poursuivre les travaux jusque dans la nuit pour en arriver à un document concret. La rumeur courait, selon laquelle le conseil général de l'OMC était même prêt à déposer un tel document même si les pays membres ne l'avaient pas endossé.

Toutefois, comme c'est parfois le cas dans d'intenses négociations, en fin d'après-midi, une dépêche annonçait un déblocage du côté des États-Unis et des pays d'Afrique de l'Ouest dans le dossier du coton. On annonçait, après 20 heures de tractations soutenues, un accord d'intention sur une réduction future des subventions américaines, identifiées comme étant la cause de la ruine des producteurs africains. Le texte mentionne en termes généraux que la question du coton, soulevée en 2003 par le Bénin, le Burkina Faso, le Tchad et le Mali, sera traitée de manière «ambitieuse, rapide et spécifique» dans les négociations agricoles. On propose la formation d'un sous-comité du coton qui se réunirait régulièrement et on enjoint l'OMC à «consulter les institutions financières internationales» pour que celles-ci financent des programmes d'aide aux pays producteurs de coton.

Les ministres représentant les pays africains concernés ont vu dans cette entente un pas très important dans la gestion du dossier du coton. Fait sans doute plus important encore pour l'ensemble du secteur agricole, Robert Zoellick, porte-parole du représentant au commerce américain a dit que «cet accord donne un coup de fouet au processus de négociation en cours à l'OMC». Les Américains se souviennent fort bien que la réunion précédente à l'OMC à Cancun avait échoué à cause de l'opposition massive des pays en voie de développement. Ils espèrent maintenant que cette percée en Afrique de l'Ouest s'élargira à une majorité de pays.

Toutefois, les organisations non gouvernementales (ONG) ont vivement réagi contre cette entente entre des joueurs qui ont un rapport de force à toutes fins utiles inexistant. Les États-Unis consacreraient 3,9 milliards par année pour subventionner leurs 25 000 producteurs de coton, soit quatre fois le montant de l'aide au développement qu'ils versent à l'Afrique. Il y a 10 millions de producteurs de coton en Afrique de l'Ouest. Parmi les ONG, Oxfam International accuse les Américains d'avoir «pressurisé» les délégués africains et que l'entente annoncée ne garanti en aucune façon la fin des subventions américaines.