L'Afrique menace de bloquer l'OMC

Genève — «Au nom de l'urgence et de la survie» de leurs populations, les pays africains ont fait planer hier la menace de faire échouer les négociations en cours à l'OMC si celle-ci ne prend pas en compte leurs revendications pour éliminer les subventions américaines au coton.

«Les subventions au coton sèment la désolation dans nos pays», a rappelé l'ambassadeur du Bénin à l'OMC, Samuel Amehou, lors d'une conférence de presse à Genève, où se négocie depuis mardi la relance du cycle de négociations commerciales entamé en 2001 à Doha.

«Si nos intérêts ne sont pas pris en compte, nous ne pourrons pas faire partie du consensus» nécessaire pour parvenir à l'accord espéré en fin de semaine, a-t-il prévenu, rappelant des revendications déjà exposées par les Africains l'an dernier lors de la conférence ministérielle de l'OMC à Cancún.

Un désastre

«Pensez-vous que l'on peut signer la mort de milliers de personnes jetées à la rue par le chômage?», a déclaré le ministre du Commerce du Bénin, Fatiou Akplogan, interrogé sur un éventuel accord en fin de semaine à l'OMC. «Nous produisons un coton de haute qualité, à un prix parfois cinq fois inférieur à celui de l'Europe et des États-Unis. Nous devrions le vendre à prix d'or, mais à cause des subventions agricoles qui cassent les prix, nous ne pouvons pas, et cela devient un désastre pour nos populations», a expliqué M. Amehou.

Les ministres africains ont cependant précisé être «dans une position de négociation» et souhaiter «arriver à un consensus et à un meilleur équilibre» sur la base des propositions présentées vendredi par le Bénin pour éliminer progressivement les subventions à la production cotonnière.

Il faut pour cela l'accord des autres pays de l'OMC, en particulier des États-Unis, principal pourvoyeur de subventions cotonnières: 3,9 milliards $US par an pour 25 000 producteurs de coton, soit trois fois le montant de l'aide au développement qu'ils donnent à l'Afrique, selon l'ONG Oxfam.

Mais la proposition du Bénin n'a aucune chance d'être acceptée par les États-Unis, estiment plusieurs experts de l'OMC. «Washington ne prendra pas le risque de s'engager à réduire ses subventions cotonnières à trois mois d'une élection présidentielle qui s'annonce très serrée», résume l'un d'eux. «Ils ne veulent pas bouger», a confirmé M. Amehoun en rappelant que l'initiative sur le coton avait été déposée dès avril 2003 par le Bénin, le Mali, le Tchad et le Burkina Faso. Les pays d'Afrique de l'Ouest estiment perdre un milliard de dollars par an à cause de ces subventions.

Les délégués africains ont rejeté le projet de texte présenté le 16 juillet par l'OMC, qu'ils jugent trop vague et insuffisant pour forcer les États-Unis à éliminer leurs subventions. Ce texte prévoit que la question du coton «soit traitée de manière ambitieuse et rapide», avec des «réductions substantielles et effectives» des subventions.

Vendredi, le Bénin avait déposé un contre-projet qu'il estime minimum, après avoir accédé à la demande de l'OMC, poussée par les États-Unis, de ne plus traiter le coton de manière séparée mais au sein de la négociation agricole générale qui progresse à un rythme très lent d'année en année. Très offensive, la proposition du Bénin prévoit l'application d'un accord sur le coton «à partir du début de la récolte 2005» et «une date crédible de fin des subventions» cotonnières «au plus tard lors de la prochaine conférence ministérielle de l'OMC», prévue en principe fin 2005, et cela quelle que soit l'avancée du reste de la négociation agricole.

La situation actuelle ressemble de très près à celle de septembre à Cancún, où la fin de non-recevoir opposée par l'OMC à la demande africaine avait été ressentie comme une gifle par les pays pauvres et avait contribué à l'échec de la conférence.