Un géant au bord du gouffre

Moscou — Les autorités russes auraient ordonné hier à Ioukos de cesser de vendre du pétrole, poussant ainsi le premier groupe pétrolier de Russie un peu plus au bord du gouffre.

Ioukos a néanmoins fait savoir qu'il n'avait pas obéi à l'injonction des huissiers du ministère de la Justice, qui ont adressé des lettres aux quatre unités de production du groupe, et continuait de pomper du pétrole en attendant d'éclaircir ce que le directeur général du groupe, Steven Theede, a qualifié de décision «illogique» due à une «mauvaise interprétation».

D'après les autorités, les unités de production de Ioukos ont interdiction de céder des biens, ce qui inclut les revenus issus de la vente du pétrole. «Je demande instamment [...] un arrêt immédiat, à compter de la réception de cette injonction, de toutes les activités liées à la cession ou changement de statut des biens de Iouganskneftegaz», peut-on lire sur la lettre adressée à Iougansk, la principale unité de production du groupe.

Ioukos a répondu aux autorités en s'interrogeant sur la justification légale de l'injonction et en avertissant que cette décision menaçait 15 000 emplois. «Il ne me paraît pas logique que les autorités judiciaires prennent des mesures d'arrêt immédiat de la production», a déclaré Steven Theede à la presse au centre pétrolier de Nijnevartovsk, en Sibérie. «Nous n'avons pas d'autre choix que de nous conformer aux injonctions qui nous sont formulées, mais c'est parfois une question d'interprétation», a-t-il ajouté.

Ioukos extrait près de 20 % du pétrole de la Russie, qui est le deuxième exportateur mondial de brut derrière l'Arabie Saoudite. En cas d'interruption des ventes, le groupe pourrait s'effondrer très rapidement. «Cela ne donne pas beaucoup de temps à Ioukos, en entraînant un arrêt brutal des rentrées de liquidités. Les choses vont rapidement atteindre un stade critique», estime Stephen O'Sullivan, analyste à la société de courtage UFG.

Nouvelle étape

L'arrêt des ventes de pétrole ordonné hier marque une nouvelle étape dans les déboires que Ioukos et son ancien patron Mikhail Khodorkovski, arrêté et actuellement jugé pour fraude et évasion fiscale, traversent depuis un an. Le fisc réclame à Ioukos sept milliards $US d'arriérés d'impôts pour les exercices 2000 et 2001.

Les huissiers chargés de recouvrer la somme au titre de 2000, qui s'élève à 3,4 milliards $US, ont annoncé la semaine dernière la prochaine mise en vente de Iougansk, qui extrait 60 % de la production pétrolière du groupe. Ioukos a prévenu que cette cession, si elle se matérialisait, pourrait acculer la compagnie à la faillite d'ici un mois. Devant le Parlement européen, le directeur général des relations extérieures à la Commission européenne, Eneko Landaburu, a accusé le président russe Vladimir Poutine de vouloir «détruire un empire économique».

La compagnie publique Rosneft pourrait bien émerger comme un acquéreur potentiel des actifs de Ioukos après l'élection à sa tête d'Igor Setchine, un proche de Vladimir Poutine et son ancien chef de cabinet adjoint. Setchine est considéré comme l'un de ceux qui tirent les ficelles du dossier Ioukos.

«C'est une importante personnalité politique et il est considéré surtout comme un partisan résolu d'un "règlement" de la crise Ioukos par une vente totale des actifs du groupe», note Matthew Thomas, analyste à l'Alfa Bank. «Sa nomination [à la présidence de Rosneft] indique clairement que Rosneft est le principal candidat à l'achat des actifs de Ioukos et renforce la crainte que les ventes s'effectuent à des prix très bas.»