Bataille royale ouverte entre Epic Games et Apple

L’été dernier, Epic Games a jeté un pavé dans la mare en proposant à ses joueurs d’acheter la monnaie virtuelle de Fortnite moins cher s’ils passaient directement par son système de paiement, et non par celui d’Apple, qui prélève une commission de 30 % sur ces transactions.
 
Photo: Chris Delmas Agence France-Presse

L’été dernier, Epic Games a jeté un pavé dans la mare en proposant à ses joueurs d’acheter la monnaie virtuelle de Fortnite moins cher s’ils passaient directement par son système de paiement, et non par celui d’Apple, qui prélève une commission de 30 % sur ces transactions.

 

Le très médiatique procès intenté par Epic Games à Apple s’est ouvert lundi devant un tribunal californien qui sera pendant trois semaines le théâtre d’accusations sur le monopole de l’un et l’avidité de l’autre, une affaire susceptible d’influencer toute l’économie de la tech et ses fameuses plateformes utilisées par des milliards de personnes.

« Nous allons prouver, sans ambiguïté, qu’Apple exerce un monopole », a affirmé l’avocate d’Epic Katherine Forrest, lors de remarques préliminaires suivies par des centaines de personnes par téléphone.

Elle a décrit l’App Store, l’incontournable magasin de téléchargement d’applications sur les iPhone et iPad, comme un « jardin emmuré ».

Cette métaphore désigne les écosystèmes construits et contrôlés par les géants de la tech, où ils peuvent fixer les règles, privilégier leurs propres produits et piéger les utilisateurs et les développeurs, qui n’ont pas d’alternative s’ils veulent accéder à ce marché.

« La fleur la plus répandue dans ce jardin fermé c’est la dionée attrape-mouche », une plante carnivore, a assené Katherine Forrest. Sans cet abus de position dominante, « Epic fournirait plus d’innovation et de meilleurs prix aux consommateurs », a ajouté l’avocate.

L’été dernier, Epic Games a jeté un pavé dans la mare en proposant à ses joueurs d’acheter la monnaie virtuelle de Fortnite moins cher s’ils passaient directement par son système de paiement, et non par celui d’Apple, qui prélève une commission de 30 % sur ces transactions.

La marque à la pomme a immédiatement retiré le jeu de l’App Store. Les utilisateurs d’appareils Apple, adeptes de ce jeu, n’ont plus eu accès aux mises à jour depuis.

Epic Games a déposé plainte contre le groupe californien pour abus de position dominante.

L’« épicerie » App Store et son milliard de clients

Apple n’exerce pas plus de monopole qu’une « épicerie », a rétorqué l’avocate Karen Dunn pour Apple, en rappelant que les joueurs pouvaient trouver Fortnite ailleurs, y compris sur des consoles ou ordinateurs fabriqués par des rivaux de la marque à la pomme.

« Apple n’a pas construit un écosystème sûr pour en exclure les gens, il l’a fait pour y inviter les développeurs », a-t-elle argumenté. Si Epic l’emportait, cela signifierait, pour les consommateurs et développeurs, « moins de sécurité, moins de confidentialité, moins de fiabilité, moins de choix et une baisse de la qualité. Toutes ces choses que les lois antitrust protègent », a-t-elle assuré.

Selon Apple, le studio agit par cupidité.

Epic Games, comme Spotify et d’autres entreprises qui dépendent de l’App Store pour accéder à un marché d’au moins un milliard de personnes dans le monde, accusent le géant des technologies de pratiques anticoncurrentielles.

« Il m’a fallu un temps très long pour prendre conscience de tous les impacts négatifs des règlements d’Apple », a répondu Tim Sweeney, patron d’Epic et premier témoin du procès, interrogé sur sa décision de lancer des poursuites après deux ans de présence sur l’App Store.

Tim Cook, le patron du fabricant de l’iPhone, doit aussi venir en personne au tribunal d’Oakland, une ville voisine de San Francisco, où l’affaire est jugée par la magistrate Yvonne Gonzalez Rogers.

Avenir de l’économie mobile

« Epic va se servir de son immense base d’utilisateurs (environ 350 millions de joueurs inscrits sur Fortnite dans le monde, NDLR), qui n’a pas d’équivalent, pour générer du soutien via les réseaux sociaux », a commenté Dan Ives, analyste chez Wedbush Securities.

Mais il note que la défense d’Apple est bien rodée et n’a pas failli depuis des années.

« Wall Street voit dans cette menace un chien qui aboie, mais ne mord pas. Quand Apple gagnera, cela renforcera l’emprise du groupe sur son App Store et les paiements. »

Avec les appels et recours, la bataille pourrait durer des années. Mais elle pourrait aussi influencer le débat actuel sur le droit de la concurrence.

Différents régulateurs antitrust américains enquêtent sur les pratiques d’Apple, tout comme sur celles de la plateforme de commerce en ligne Amazon.

Et vendredi, l’Union européenne, saisie d’une plainte de Spotify, a estimé que le fabricant de l’iPhone avait bien « faussé la concurrence » pour évincer ses rivaux, notamment grâce à des commissions « très élevées » dont ses propres applications sont de facto exemptées.

Sur Android, doté du système de Google, largement dominant sur les téléphones intelligents, le magasin fonctionne de façon similaire, à une différence majeure : d’autres plateformes de téléchargement sont autorisées.

Le procès « porte sur un arrangement contractuel spécifique […]. Mais la vraie question, pour moi, c’est : veut-on vraiment un environnement où toutes les applications doivent passer par le même portail, qui est contrôlé par le développeur des appareils et du système d’exploitation mobile ? », questionne Erik Stallman, professeur de droit à l’université de Berkeley.

« C’est l’avenir de l’informatique mobile qui est en jeu. »

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