​Analyse: trop tôt pour parler d’une révolution Biden

Le président des États-Unis, Joe Biden, s’est adressé au Congrès américain mercredi pour présenter son «projet pour les familles américaines».
Photo: Melina Mara Pool via Agence France-Presse Le président des États-Unis, Joe Biden, s’est adressé au Congrès américain mercredi pour présenter son «projet pour les familles américaines».

Malgré le formidable départ de ses 100 premiers jours, la présidence de Joe Biden est encore bien trop jeune pour qu’on puisse y voir, comme certains le font déjà, un changement fondamental du rôle de l’État dans l’économie américaine.

Les plus enthousiastes comparent déjà celui que Donald Trump surnommait méchamment « Joe l’endormi » au bâtisseur du New Deal après la Grande Dépression, Franklin D. Roosevelt. D’autres sont à peine moins élogieux en évoquant plutôt Lyndon B. Johnson et sa « guerre contre la pauvreté ». Le principal intéressé ne cache pas s’inspirer des pères fondateurs de l’État-providence américain, ayant même accroché un grand portrait de « FDR » en face de sa table de travail dans le Bureau ovale.

Si l’on fait le total des nouvelles dépenses publiques qu’il a engagées au cours des 100 premiers jours de son mandat (équivalant à plus de 10 % de l’économie), Joe Biden dépasse facilement ses illustres prédécesseurs, observait cette semaine The Economist. Cette orgie de milliards s’explique évidemment par la situation sanitaire et économique extrême dans laquelle la pandémie de COVID-19 a plongé les États-Unis. Qui plus est, les 1900 milliards $US de mesures d’aide temporaires de son plan de sauvetage du mois dernier suivaient deux autres plans similaires, respectivement de 2300 et de 900 milliards, adoptés, ceux-là, sous la gouverne de son prédécesseur républicain.

Je décrirais la Bidenomics comme [une politique] ambitieuse, mais pas réformiste. Pour cela, il faudrait sentir davantage une vision stratégique derrière ces idées.

C’est la suite des événements qui dira si les États-Unis se sont engagés sur une voie réellement différente, disent les observateurs. Honorant une promesse électorale non tenue de Donald Trump, Joe Biden a dévoilé le mois dernier un projet d’investissement dans les infrastructures de 2000 milliards sur huit ans visant à remettre à niveau les ponts, les routes et les aéroports du pays, mais pas seulement cela. Foncièrement pragmatique, ce plan ne s’embarrasse pas des distinctions entre investissement physique et capital humain, indiquait la semaine dernière, dans Les Échos, le professeur à Sciences Po Paris Étienne Grass. On y propose notamment un soutien massif aux transformations de la force de travail (48 milliards de dollars), aux écoles (100 milliards) et community colleges (12 milliards), au logement social (200 milliards), aux garderies (25 milliards) et aux soins à domicile (200 milliards).

Mais encore là, certains hésitent à qualifier le projet de changement radical. « Je décrirais la Bidenomics comme [une politique] ambitieuse, mais pas réformiste. Pour cela, il faudrait sentir davantage une vision stratégique derrière ces idées », a déclaré jeudi dans le Financial Times le président du Peterson Institute for International Economics, Adam Posen.

Le climat et la famille

Une part importante des investissements en infrastructures serait destinée à l’électrification des transports et à la décarbonisation de l’économie américaine, les États-Unis ayant réintégré l’Accord de Paris. L’atteinte de leur nouvel objectif de réduire de moitié leurs émissions de GES d’ici 2030 constituerait indubitablement un tournant historique, notait, toujours dans le Financial Times, Michael Shellenberger, fondateur du centre de recherche spécialisé Breakthrough Institute. Malheureusement, « le plan Biden manque de détails », déplorait-il, et le président refuse de recourir à l’un des moyens d’action les plus efficaces (une taxe carbone), parce qu’il dit avoir promis de ne pas augmenter le fardeau fiscal des ménages de la classe moyenne et des plus pauvres.

Joe Biden a aussi dévoilé mercredi un autre plan de 1800 milliards destiné, celui-là, aux familles et proposant, notamment, un accès à des services de garde subventionnés et l’ajout de deux années gratuites d’études postsecondaires, et donnant enfin droit, aux travailleurs américains, à des congés de maladie et parentaux payés. Cette amélioration du filet social profiterait non seulement à des millions d’Américains, mais aussi à l’économie tout entière, a indiqué jeudi le chroniqueur du New York Times et Prix Nobel d’économie Paul Krugman, visiblement ravi.

Il y a aussi la manière dont le président démocrate entend financer tous ses projets, c’est-à-dire en allant chercher dans les poches des entreprises et des ménages les plus riches. « La théorie du ruissellement de la richesse n’a jamais fonctionné et il est temps de faire croître l’économie du bas et du milieu vers le haut », a-t-il déclaré dans son discours au Congrès jeudi.

L’annulation d’au moins une partie des baisses d’impôt de Donald Trump laisserait ce fardeau fiscal encore bien en dessous de ce qu’il était aux États-Unis avant la révolution reaganienne. Mais le projet de Joe Biden d’un impôt minimal sur les multinationales aurait le pouvoir de « nous faire basculer très vite dans une autre forme de mondialisation qui réconcilierait les peuples avec l’ouverture économique internationale », a dit dans Le Devoir mercredi l’expert international Gabriel Zucman.

Pas de temps à perdre

Encore faut-il que tous ces projets soient adoptés et mis en place. Disposant de la majorité la plus mince qui soit au Sénat, Joe Biden ne doit pas seulement composer avec un refus complet de coopérer de l’opposition républicaine, mais aussi avec la réticence d’au moins quelques élus de son propre camp effrayés devant la perspective d’un accroissement aussi rapide de l’État.

Depuis les derniers mois, les élus américains, comme des autres pays, se sont montrés exceptionnellement ouverts à un plus grand interventionnisme étatique, mais cela pourrait ne pas durer, a observé dans Le Devoir jeudi Paul Krugman. « On a été chanceux. Le fait qu’on soit aux prises avec une crise sanitaire a fait en sorte qu’ils se sont sentis obligés d’être beaucoup plus actifs. »

Ironiquement, ce contexte pourrait toutefois se faire de moins en moins favorable avec les succès de la campagne de vaccination et l’effet stimulant des dépenses publiques sur la reprise économique, observaient cette semaine les experts. Pour Joe Biden, il n’y a pas de temps à perdre, les présidents ayant la fâcheuse tendance de perdre des plumes au Congrès lors des élections de mi-mandat. Les prochaines doivent se tenir à l’automne 2022.

 

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