Analyse: le partage inégal des vaccins coûtera cher à l'économie mondiale

Les pays riches ont accaparé 50% des doses disponibles pour seulement 16% de la population mondiale. Sur cette photo, des gens patientent après avoir reçu leur première dose d’un vaccin contre la COVID-19, à Seattle, aux États-Unis.
Photo: Jason Redmond Agence France-Presse Les pays riches ont accaparé 50% des doses disponibles pour seulement 16% de la population mondiale. Sur cette photo, des gens patientent après avoir reçu leur première dose d’un vaccin contre la COVID-19, à Seattle, aux États-Unis.

Le partage inégal des vaccins contre la COVID-19 entre les pays riches et les pays pauvres n’est que l’un des symptômes des nombreux problèmes auxquels le monde faisait déjà face avant la crise et auxquels il devra trouver des solutions, préviennent des experts.

Les séquelles économiques à long terme que laissera la pandémie menacent d’être beaucoup plus graves au sud qu’au nord, a constaté mercredi l’économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), Gita Gopinath, lors d’un panel d’experts organisé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et auquel participaient des économistes de renom.

Victimes d’un « nationalisme vaccinal extrême » de la part des pays riches, qui ont accaparé 50 % des doses disponibles pour seulement 16 % de la population mondiale, les pays en développement semblent maintenant condamnés à essuyer une perte moyenne de croissance trois fois plus élevée (–6 % par an) d’ici 2025 que dans les pays industrialisés (–2 %), a déploré l’économiste. Pour mesurer l’ampleur du phénomène, a-t-elle dit, on n’a qu’à regarder le « tsunami » de cas de COVID-19 qui ravage l’Inde et qui « n’est qu’un aperçu de ce qui attend, les trois, six ou neuf prochains mois, les parties du monde où les vaccins ont du mal à se rendre ».

Ce ratage « reviendra nous hanter », a prédit de son côté l’économiste bien connu de l’Université Harvard Kenneth Rogoff. Comme la dernière crise financière a nourri une rancune populaire contre la finance internationale, le modèle économique occidental et les gouvernements qui les ont sauvés à coups de milliards pour en refiler ensuite la facture à leurs populations sous forme des politiques d’austérité, ce manque de vision et de solidarité de la part des pays riches ne sera pas oublié par les pays en développement, selon lui.

« C’est un échec. On sait tous, pourtant, que la pandémie ne sera pas finie tant qu’elle ne sera pas finie partout sur la planète », a martelé l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre et de la Banque du Canada, Mark Carney. Ce nationalisme mal placé n’est pas une nouveauté, a-t-il toutefois souligné. Il fait partie du lourd bagage de problèmes avec lequel notre monde est entré dans la crise, aux côtés de la lenteur à s’occuper des changements climatiques, de la montée des inégalités, de la panne de croissance des économies développées ou encore de la dette publique laissée par la dernière crise financière. Il n’y a plus qu’à espérer maintenant qu’on saura saisir l’occasion offerte par les nécessaires plans de relance économique pour comprendre les liens entre tous ces enjeux et s’y attaquer plus sérieusement.

« Chanceux »

Le chroniqueur au New York Times et Prix Nobel d’économie Paul Krugman, doute que les pouvoirs publics aient vraiment tiré les leçons de l’actuelle crise, bien qu’il admette qu’ils se sont montrés, jusqu’à présent, bien moins timorés dans leur programme d’aide et dans leurs plans de relance. « On a été chanceux. Le fait qu’on soit aux prises avec une crise sanitaire a fait en sorte qu’ils se sont sentis obligés d’être beaucoup plus actifs. » Et puis, aux États-Unis, « il s’en serait fallu de quelques milliers d’électeurs dans seulement quelques États pour qu’on se retrouve aujourd’hui avec des politiques complètement différentes ».

Les gouvernements ne pourront pas se contenter de desserrer les cordons de leurs bourses ou d’investir dans des infrastructures vertes ou technologiques pour changer profondément le cours des choses, a fait valoir la sommité mondiale en économie de l’innovation Mariana Mazzucato. Comme plus de 50 ans d’histoire l’ont montré, la meilleure façon pour eux d’arriver à des résultats bénéfiques pour l’économie et le plus grand nombre est de faire un pas de plus en accompagnant leurs politiques de cibles précises et explicites tout en laissant ensuite le maximum de liberté possible à la créativité des acteurs du marché.

De bonnes politiques en matière technologique seront importantes parce qu’il semble acquis que la crise aura un effet accélérateur sur l’adoption des technologies numériques et que toutes les grandes révolutions technologiques font toujours des gagnants et des perdants, a observé Mark Carney. Elles seront d’autant plus importantes, a renchéri Mariana Mazzucato, que les géants du numérique ont eu la fâcheuse tendance, ces dernières années, à ne pas réinvestir leurs profits dans plus d’innovation encore, mais à la verser plutôt dans la poche de leurs actionnaires.

Des choix pas si difficiles

Il n’est pas nécessaire d’être un grand expert ni de faire preuve d’un courage extraordinaire pour s’engager dans une relance économique durable et s’attaquer aux problèmes les plus urgents auxquels nous faisons face, a résumé Paul Krugman. « La voie à suivre est relativement simple et plusieurs solutions ne coûteraient presque rien. Même une meilleure coopération avec les pays en développement sur le partage des vaccins contre la COVID-19 serait tout à notre avantage. […] Ce qui est difficile, c’est le volet politique. Ce n’est pas de savoir ce qu’il faudrait faire, c’est de trouver des élus prêts à expliquer et à défendre ces mesures devant des populations qui, dans certains cas, pensent déjà que des changements sont nécessaires. »

 

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