Inquiétudes pour l’avenir du Quartier chinois

L’ancien bâtiment de la British and Canadian School (en blanc, à gauche), conçu en 1826, ainsi que l’imposant immeuble intégrant une partie de l’église Free Presbyterian (à droite), ont été vendu en mars aux promoteurs Brandon Shiller et Jeremy Kornbluth, de Hillpark Capital, pour 9,2 M$.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’ancien bâtiment de la British and Canadian School (en blanc, à gauche), conçu en 1826, ainsi que l’imposant immeuble intégrant une partie de l’église Free Presbyterian (à droite), ont été vendu en mars aux promoteurs Brandon Shiller et Jeremy Kornbluth, de Hillpark Capital, pour 9,2 M$.

L’achat de plusieurs bâtiments historiques au cœur du Quartier chinois de Montréal par un promoteur immobilier inquiète des citoyens, qui réclament un statut de site patrimonial pour le secteur au même titre que le Vieux-Montréal.

Au coin des rues De La Gauchetière et Côté, derrière le Palais des congrès, se dresse l’ancien bâtiment de la British and Canadian School, conçu en 1826, abritant le fabricant de nouilles et de biscuits orientaux Wing, en activité depuis plus de 100 ans. Juste à côté se trouve un imposant immeuble intégrant une partie de l’église Free Presbyterian, construite en 1848.

Nouilles Wing a vendu ces deux bâtiments en mars aux promoteurs Brandon Shiller et Jeremy Kornbluth, de Hillpark Capital, pour 9,2 millions de dollars. Ce sont des hommes d’affaires qui ont récemment fait les manchettes, étant accusés de tenter d’expulser les locataires du Manoir Lafontaine, dans le Plateau-Mont-Royal. Le Groupe de travail sur le Quartier chinois s’est alors mobilisé, a rapporté lundi le quotidien Montreal Gazette.

« C’est un choc. On pensait que Wing serait là pour toujours ou serait le dernier à quitter le quartier, car l’entreprise est là depuis toujours », commente Donny Seto, membre du Groupe.

Pour le moment, l’entreprise de nouilles est devenue locataire des lieux et continue ses activités. Mais le Groupe, qui réunit des citoyens ayant à cœur le développement social du secteur, a bien l’impression que les promoteurs ont d’autres plans. En début d’année, ils ont acquis plusieurs autres adresses rue De La Gauchetière, dont une ancienne école chinoise datant du XIXe siècle, et des stationnements. Leur entité d’affaires se nomme Investissements 1000 Saint-Urbain.

« Il semble y avoir une volonté de fusionner ces lots pour en faire un grand projet », juge Jonathan Cha, membre fondateur du Groupe de travail.

Jean-Philippe Riopel habite depuis 11 ans dans l’un des immeubles nouvellement acquis par Investissements 1000 Saint-Urbain. C’est lui qui a alerté le Groupe lorsqu’il a pris connaissance de ces ventes. Celui qui est guide touristique dans le quartier n’a pas reçu d’avis d’expulsion pour le moment. Toutefois, les deux autres locataires de l’immeuble ont quitté les lieux peu avant et après l’acquisition par le nouveau propriétaire.

M. Riopel, M. Cha et M. Seto craignent que des immeubles patrimoniaux soient détruits pour y construire des appartements en copropriété. M. Seto fait remarquer que plusieurs projets de tours de ce genre sont en cours le long de l’avenue Viger. « S’ils mettent des immeubles à vingt étages à la place des bâtiments les plus historiques du quartier, ça va détruire Chinatown », estiment-ils.

De son côté, Hillpark Capital indique qu’« il n’y a à l’heure actuelle aucun projet officiel de planifié et tout projet potentiel futur prendrait fortement en considération la très riche histoire du voisinage environnant et mettrait de l’avant, de manière sensible, la préservation du patrimoine architectural des édifices existants ».

Le directeur des politiques d’Héritage Montréal, Dinu Bumbaru, souligne qu’il s’agit d’un des plus vieux quartiers de Montréal, où se trouvent des fondations datant de l’époque du régime français. Des communautés anglaises, écossaises et juives l’ont ensuite occupé avant les Chinois. Or, des mégaprojets comme le Complexe Guy-Favreau en ont déjà détruit une partie. Le secteur fait partie de l’aire de protection de l’Église de la Mission-Catholique-Chinoise-du-Saint-Esprit, forçant tout projet de démolition à obtenir l’approbation de la ministre de la Culture. Le Groupe de travail sur le Quartier chinois souligne qu’une reconnaissance provinciale comme site patrimonial permettrait d’y contrôler davantage tout développement.

Accès au logement

Au-delà du cadre bâti, le Groupe estime qu’un embourgeoisement pourrait avoir des effets délétères sur la communauté chinoise. L’accès au logement y est déjà très limité, affirme Jonathan Cha, et une pression des loyers à la hausse pourrait pousser les résidents actuels vers la sortie. « Il faut s’assurer qu’il y a une population chinoise qui pourra y demeurer et qu’il y a suffisamment de locaux pour des fonctions sociales, communautaires, culturelles et religieuses », plaide M. Cha. Sans cela, il craint que le Quartier chinois devienne un quartier touristique sans âme.

Robert Beaudry, conseiller de ville dans Ville-Marie, partage les inquiétudes des citoyens. « Quand on regarde ce qui s’est passé sur l’avenue Papineau ou dans d’autres bâtiments commerciaux du Mile End, on voit que ce sont des propriétaires qui ont des stratégies parfois très douteuses qui amènent à sortir des gens qui sont là depuis très longtemps et qui déstructurent beaucoup les quartiers », indique celui qui est aussi responsable de l’Habitation au comité exécutif. Il souligne qu’un plan d’action pour redynamiser le Quartier chinois sera bientôt rendu public, élaboré avec de nombreux partenaires de la communauté.

La Ville utilisera tous les outils à sa disposition pour y assurer un développement adéquat, affirme M. Beaudry. « C’est le seul quartier chinois francophone en Amérique du Nord. On veut le magnifier, pas le décimer », déclare-t-il.

La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, se dit pour sa part « sensible au caractère spécifique du Quartier chinois ». « Précisons que quiconque peut faire une demande de classement auprès du ministère de la Culture et des Communications. Cette demande sera ensuite analysée en regard des valeurs patrimoniales définies dans la Loi sur le patrimoine culturel », a indiqué par courriel l’attaché de presse de son cabinet, Louis-Julien Dufresne.

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Cet article a été modifié après sa publication initiale pour y ajouter la réaction du cabinet de la ministre de la Culture du Québec.