Mitec a été inscrite à son insu à la Bourse de Berlin

Le groupe montréalais Mitec Telecom, spécialisé dans les composants pour réseaux sans fil, vit depuis quelques mois une drôle d'histoire qu'il n'arrive toujours pas à s'expliquer: en avril dernier, quelqu'un a inscrit ses actions à la Bourse de Berlin sans même l'en informer.

L'entreprise peut cependant se consoler de ne pas être la seule dans cette situation pour le moins inhabituelle. Au moins deux autres entreprises montréalaises, NHC Communications et BIMS Renewable Energy, affirment avoir vécu la même chose, tout comme des centaines de sociétés nord-américaines déjà inscrites en Bourse de ce côté-ci de l'Atlantique.

Certains observateurs américains ont déjà baptisé l'histoire «StockGate», un brumeux récit qui s'articulerait autour d'une recherche de profit plutôt risquée — la vente à couverture — et dont certains chapitres ont comme personnage principal un simple courtier berlinois.

Une lettre

L'affaire se déroule à la Bourse de Berlin-Brême, électronique et virtuelle, qui fait partie des sept Bourses régionales allemandes dont le chef de file est celle de Francfort. Mitec, déjà cotée à Toronto, n'a jamais cherché à s'y inscrire.

«Nous l'avons appris par l'entremise d'une simple lettre, environ un mois après l'inscription. Elle ne faisait que nous informer du fait que nous étions maintenant transigés et que nous avions un symbole boursier. C'était très étrange», a dit au Devoir hier le président et chef de la direction de Mitec, Rajiv Pancholy. Mitec a donc annoncé hier qu'elle demandait officiellement à être retirée de la Bourse. «Si nous nous rendions compte qu'il s'en était soldé des conséquences négatives pour Mitec, nous pourrions avoir recours à la justice.»

L'histoire s'expliquerait, disent victimes et médias, par un changement de réglementation au sud de la frontière.

Les autorités américaines ont entrepris ce printemps de resserrer les balises autour de la vente à couverture aux États-Unis. Il s'agit d'une pratique par laquelle un investisseur emprunte des actions, les vend à prix fort et les rachète à prix faible afin d'empocher la différence. Une fois la transaction complétée, il rend les actions à son détenteur d'origine mais garde le profit.

Comme par hasard, ont rapporté de nombreux médias financiers américains, c'est justement ce printemps qu'ont commencé les inscriptions, permettant aux courtiers allemands de pouvoir acheter et vendre des titres nord-américains.

Des centaines d'entreprises ont ainsi été inscrites à leur insu, d'autant plus que la Bourse de Berlin n'exige pas de confirmation venant de l'entreprise. Certaines de ces entreprises américaines sont petites et faisaient déjà l'objet de transactions via le Over-the-Counter Bulletin Board, géré par le Nasdaq, mais d'autres sont de plus grosses pointures déjà présentes sur la Bourse de New York ou le Nasdaq.

Mitec dit ne pas savoir quelle firme de courtage l'a inscrite en Bourse. «De toute évidence, ils ont réussi à faire des représentations avec succès en notre nom auprès de la Bourse de Berlin, et la Bourse a pris ça pour la vérité. Ils n'ont jamais confirmé avec nous», a dit M. Pancholy.

Une firme maintenant bien connue

Mais les médias américains — et plusieurs entreprises — ont à maintes reprises mentionné le nom de Holger Timm, chef de la direction d'une firme de courtage baptisée Berliner Freiverkehr. L'homme n'a jamais nié avoir enregistré des entreprises à la Bourse de Berlin, les médias situant ce nombre entre 700 et 800.

Mais son objectif n'avait rien à voir avec la vente à couverture, a-t-il dit. «C'est impossible de vendre à couverture ici», affirmait-il à l'agence Dow Jones News il y a quelques semaines. «Tout ce que nous faisons, c'est de rapprocher les deux marchés.»

L'entreprise montréalaise NHC Communications, qui fabrique des répartiteurs pour lignes téléphoniques, a affirmé, dans un communiqué émis à la fin mai, qu'elle avait elle-même été victime de Berliner Freiverkehr. Et elle allait plus loin.

«Des communiqués de presse émis par de nombreuses sociétés ouvertes et d'autres sources médiatiques indiquent que l'inscription non autorisée des actions ordinaires de la société à la cote de la Bourse Berlin-Bremen pourrait faire partie d'une manoeuvre frauduleuse de plus vaste envergure perpétrée par certains courtiers établis aux États-Unis et à l'étranger, qui ont cherché à manipuler les marchés en vue de forcer la baisse du prix des actions et de tirer parti de la position de vendeur», disait alors l'entreprise.

Le président et chef de la direction de NHC, Sylvain Abitbol, a indiqué hier au Devoir qu'il y avait constamment un écart entre le cours de l'action à Toronto et le cours à Berlin. «Est-ce que quelqu'un a pu en tirer profit? Je ne sais pas.»

En bout de ligne, la tendance a pris des proportions si inquiétantes que des agents de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier américain, se sont récemment rendus à Berlin pour obtenir des explications.

Or la Bourse de Berlin a émis un communiqué le 16 juin disant n'avoir constaté aucun lien entre les changements de lois aux États-Unis et l'inscription d'actions à la Bourse de Berlin-Brême.

Mitec mène sa propre enquête, mais une des entreprises américaines touchées par cette histoire, DataMEG, s'est adressée aux services de renseignement américains, dont l'un des mandats moins connus est justement d'enquêter sur des affaires de nature financière.