Analyse: l’économie qui se range aux côtés du climat

Les États-Unis et le Canada ont des volumes d’émissions de GES par habitant une fois et demie plus élevés que la Chine et plus de deux fois supérieurs à l’Union européenne.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse Les États-Unis et le Canada ont des volumes d’émissions de GES par habitant une fois et demie plus élevés que la Chine et plus de deux fois supérieurs à l’Union européenne.

Il devrait être clair et entendu aujourd’hui que la raison économique ne peut pas être invoquée pour justifier qu’on se traîne les pieds dans la lutte contre les changements climatiques. Au contraire.

Alors que le président américain, Joe Biden, recevait virtuellement jeudi une quarantaine de dirigeants d’autres pays afin de convenir de cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) un peu plus ambitieuses, une énième étude est venue apporter sa pierre à l’édifice théorique et empirique démontrant les coûts, non seulement écologiques et humains, mais aussi économiques des changements climatiques.

Il y a 15 ans, l’économiste britannique Nicholas Stern concluait, dans un rapport de 700 pages, que l’effort nécessaire pour freiner le réchauffement climatique coûterait moins cher que ses conséquences économiques à long terme. L’expert avait alors estimé que ce coût pourrait s’élever entre 5 % et 20 % du produit intérieur brut (PIB) mondial chaque année.

Jeudi, c’était au tour du géant de la réassurance Swiss Re de se prêter au même exercice dans une étude plus modeste, il est vrai, de seulement une trentaine de pages, mais s’appuyant sur la masse de recherches et d’observations accumulées depuis le temps. Dans une belle corroboration des anciens calculs de Nicholas Stern, on y conclut entre autres que, dans le cas (improbable, admet-on) où les pays ne feraient rien et que le réchauffement planétaire atteindrait 3,2 °C en 2050, les pertes économiques pourraient s’élever à 18 % du PIB mondial chaque année.

Quatre fois la crise de la COVID

Sauf qu’il y a plus inquiétant. Comme les pays ne sont pas restés complètement inactifs, mais que leurs efforts déployés jusqu’à présent nous mèneraient quand même à un réchauffement de 2 °C à 2,6 °C, ils doivent savoir qu’ils se dirigent vers une économie mondiale qui pourrait être amputée chaque année de 11 % à 14 % de la richesse qu’ils auraient produite sans les changements climatiques, soit une jolie addition de 23 000 milliards $US par année. En guise de rappel et de comparaison, la crise de la COVID-19 a fait reculer, l’an dernier, l’économie mondiale de 3,3 % et l’économie canadienne de 5,4 %.

Comme c’est souvent le cas, ces coûts économiques attribuables aux impacts des changements climatiques sur la production agricole, la santé des populations, le niveau des océans, les chaînes d’approvisionnement, les flots migratoires, mais aussi sur un ensemble d’autres facteurs difficiles à anticiper, ne seraient pas également partagés, note Swiss Re. En raison de leur situation géographique, de la nature de leurs économies et de leur capacité d’adaptation, les pertes seraient relativement modestes en Amérique du Nord (de 6,9 % à 7,4 %) et en Europe (de 7,7 % à 8 %), mais beaucoup plus sévères en Amérique latine (de 10,8 % à 13 %), en Afrique (de 14 % à 21,5 %) et en Asie du Sud-Est (de 17 % à 29 %).

Il y a toutefois une bonne nouvelle, dit Swiss Re. Bien qu’il soit trop tard pour éviter complètement un réchauffement planétaire, l’atteinte de l’objectif de l’Accord de Paris de limiter cet accroissement à environ 1,5 °C permettrait de réduire considérablement l’impact économique, à raison d’une perte moyenne d’un peu plus de 4 % du PIB mondial chaque année à l’horizon de 2050.

Tous ces calculs ne tiennent évidemment pas compte de toutes ces autres richesses auxquelles on n’accorde pas de valeur économique et qui sont également en voie d’être détruites par l’activité humaine. En février, un autre économiste britannique, Partha Dasgupta, a dévoilé une autre brique qui faisait le point sur l’état de nos forêts, de nos océans, de l’air, de la biodiversité et des autres éléments souvent utiles dans la lutte contre les changements climatiques et essentiels à la vie. Il constatait que, si le niveau de vie global de la population humaine (PIB par habitant) a doublé de 1992 à 2014, son « capital naturel » par habitant a dégringolé de 40 % durant la même période.

La raison du plus fort

Bien forcée d’admettre que le problème des changements climatiques est trop grave pour le reporter sans cesse, l’opposition républicaine met en garde le président Biden contre toute décision d’aller plus vite que les autres pays, car il pénaliserait alors les entreprises américaines et leurs travailleurs. C’est oublier toutefois que les États-Unis (comme leur voisin canadien) tirent sérieusement de l’arrière à ce chapitre par rapport à plusieurs de leurs concurrents économiques, avec des volumes d’émissions de GES par habitant une fois et demie plus élevés que ceux de la Chine et plus de deux fois supérieurs à ceux de l’Union européenne, soulignait jeudi le New York Times.

C’est oublier aussi que, lorsqu’on a la taille de ces géants économiques, on dispose de moyens pour tordre des bras. Cette réalité de la vie n’a pas échappé à Joe Biden, qui ne se contente pas d’en appeler à la coopération fraternelle des dirigeants des autres pays sur la question climatique, mais qui a aussi signalé qu’il considérait la possibilité de copier l’idée des Européens de percevoir des « frais d’ajustement carbone » à la frontière sur les biens et services qui auraient été produits dans des pays dont les règles environnementales ne seraient pas assez sévères.

 

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